Nul Lamta à Smara
Jour 36 & 37
Mercredi 12 – jeudi 13 février 2025
Sidi Ahmed Laroussi / le Clézio / Rocher de T’beila.
Dans notre traversée sur la route des caravanes, des Saints du désert et des grands voyageurs du Sud Maroc Sahara Atlantique. L’itinéraire prévu ne permettait pas de passer sur le lieu de vie de ce maître du désert.
Sidi Ahmed Laroussi fait partie de ces grands saints soufis, qui ont imprégné le Maroc par la sagesse de ses enseignements.
Il vivait il y a cinq cents ans sur la rive gauche de la Saguia El Hamra, à vingt-cinq kilomètres de l’actuelle Smara.
Nous utiliserons ces deux journées pour découvrir l’environnement de vie qui a façonné ce grand homme.
Jémia le Clézio est originaire de la Saguia El Hamra, et de la grande tribus Laaroussi. Avec Jean-Marie Gustave le Clézio ils ont effectué un voyage sur les traces des ancêtres de Jémia. Quelques extraits du magnifique livre « Gens des nuages » qu’ils ont co-écrit. Je vous invite à lire ce magnifique livre, remplis de poésie et de douceur, permettant de découvrir quelques brides du Saint homme du désert, Sidi Ahmed Laaroussi, et de rentrer dans la profondeur de cette région saharienne sud du Maroc.
Nous marchons une heure sur la rive gauche de l’oued Saguia, le temps de nous échauffer, le pickup nous rattrape, chargé du matériel réduit, tentes, nourriture, sacs, petite pharmacie. Nous nous répartissons dans le véhicule, ces dames à coté de Kassi le chauffeur, et les messieurs nous grimpons dans la benne, assis sur le matériel.
Piste au long de la plaine de la Séguia. Nous traversons le village éparpillé de tentes et de petites maisons de nomades, nous suivons la nouvelle petite route jusqu’au village et la Zaouïa Laaroussi.
Il y a trois ans nous avions effectué un bivouac juste à côté de la mosquée, c’était pendant le Ramadan avec la voyageuse Alice Morrison lors de sa traversée intégrale du Maroc de Nador à Guergarate.
Nous avons donné rendez-vous à Sidi Ghilani Laroussi pour découvrir la Zaouia, le mausolée et le rocher « Tbeila » de Sidi Ahmed Laroussi.
Sidi Ghilani est là, il nous attend en bordure du village, un homme grand, au regard puissant, un homme du désert. La définition de son prénom en Hassania « gazelle ». Ghilani est aussi une variation du prénom d’origine arabe Jilani qui signifie « originaire de Jîlan » et fait référence au saint soufi du XIIIe siècle, Abdul-Qadir Jilani.
Nous pénétrons dans la magnifique pièce de la Zaouia, où s’effectue les rencontres des pèlerins Aroussiyines.
Si Ghilani nous accueil avec le thé, le vrai thé cuit sur la braise, sucré. Il verse le thé d’un verre à l’autre, chauffant le verre et où se dépose un peu de sa mousse voluptueuse au fond des verres, véritable rituel. L’opération est recommencée, le thé cuit à peine, d’une cuisson que seule la braise effectue. Nous savourons la douceur de ce thé.
Nous vivons un moment de rencontre exceptionnelle.
Nous expliquons que c’est le livre de Jémia et JMG le Clézio qui nous à inciter avec venir découvrir le tombeau de Sidi Ahmed Laroussi, son ancêtre.
Nous lui montrons les pages du livres, les photos, dévoilant l’histoire de Sidi Ahmed Laroussi.
« C’est le bruit de la légende qui remplit cette chambre où nous sommes assis. » le Clézio. Et aujourd’hui nous sommes assis dans la grande pièce de la Zaouia, et nous parlons avec Sidi Ghilani, lui aussi un descendant de la légende. « Et dans la fraîcheur de l’école, allongés sur le tapis et les coussins, nous écoutons le bruit du thé qui coule dans les verres ».
Sidi Ghilani et J – JMG Le Clézio nous racontent la légende, « c’est au rocher de « T’beila » où serait arrivé Sidi Ahmed el Aroussi. Il a touché terre après avoir été transporté dans les airs depuis Marrakech, par un génie ».
Ce génie pourrait-être le saint nommé Bou Dali. C’était justement une des prérogatives des maîtres du soufisme que de pouvoir accomplir des prodiges (ayat, des signes) et de voler très vite au-dessus de la terre comme des oiseaux (tayy el ard).
Rahman Bou Dali, qui enleva Sidi Ahmed el Aroussi de sa prison et le transporta suspendu par sa ceinture jusqu’au désert.
Sidi Ghilani nous précise « cette ceinture n’est pas ordinaire, c’est la ceinture « Ns-aâh », cette longue ceinture que portaient les nomades autrefois et encore portée aujourd’hui en Mauritanie. Cette ceinture est si longue que les deux brins après avoir resserré le « saroual » pendent jusqu’à vingt centimètres du sol.
Rahman Bou Dali, était l’un des maîtres qui enseignaient la voie du Tassawuf (le soufisme) à Tunis. Il fut peut-être aussi l’ancêtre d’un autre Bou Dali, Hajj Mohammed al Ahrash, un religieux qui s’insurgea au Vlle siècle contre le pouvoir ottoman représenté par le bey de Tunis, et qu’on appela, en signe de respect, Sahib al Waqt, le Maître du temps.
Nous demandons à Sidi Ghilani l’honneur de visiter le tombeau du Walli Sidi Ahmed Laroussi.
Il ne répond pas, un peu embarrassé, il demande doucement à Brahim si je suis Mouslim, qui lui affirme. Il veut confirmer encore et me le demande directement !
Il me répond alors, « la grille du cimetière est ouverte, nous pouvons y rentrer tous ». Quelques pats dehors, il me précise que les dames ne doivent pas pénétrer à l’intérieur de l’enceinte du tombeau du Wali. C’est ainsi la coutume ici.
Nous traversons le cimetière ancien jusqu’au tombeau.
Au milieu du mausolée la tombe du « Wally », du « maître » Sidi Ahmed Laroussi est grande, les deux pierres noires sont hautes. Pas de coupole, juste des murs à ciel ouvert. Le soleil s’infiltre au zénith et éclaire la tombe du saint, la lune et les étoiles offrent leur luminosité astrale qui veille sur les âmes de la terre.
Le mausolée a été restauré et le carrelage vient atténuer la simplicité d’antan où les murs étaient recouverts simplement de chaux. On aime ces faillances dans la pièce précieuse d’une maison !
Le Cheikh Malaïnine à visité le tombeau de Sidi Ahmed Laroussi, et il a fait de la poésie sur lui et des prières.
Autour de la grande tombe, sept tombes plus petites, sept frères de la tribu Bou-Sma, qui s’étaient alliés avec Sidi Ahmed Laroussi pour combattre ensemble les Arabes Maqil, début du 16eme siècle (d’originaires Yéménite, dont ils ont remporté une victorieuse bataille.)
Le territoire des Larousyine s’étendait jusqu’à plus de mille kilomètres au sud, jusqu’au puits Doumos au-delà du Jbel Tiznik, au sud Est de Dakhla.
Nous retrouvons Sidi Ghilani devant la mosquée, il nous invite à le suivre. Nous entrons dans l’intimité de sa petite maison, il nous conduit au salon ouvert, ses murs peints en rose pale, des tapis neufs et des cousins colorés recouvrent le sol. « Maghba-bikome », (bien venue). La table nous attendait, couverte de petites assiettes avec des fruits secs, mais aussi un plat rempli de dattes alignées autour d’un pot avec un couvercle contenant du beurre de chèvre cuit. Son épouse rentre et nous apporte le grand plat rempli de « L’bène » (petit lait de chamelle ou de chèvre), que l’on offre aux invités, un plat dans lequel chacun va boire. Ce lait fouetté, frais, aigre, léger et à peine sucré est du lait de chèvres.
Nous buvons chacun notre tour ce délicieux breuvage, en prenant soin d’essuyer du revers de la main droite l’emplacement où nous avons posé les lèvres pour boire. Le plat est lourd, rempli jusqu’au bord et demande une certaine concentration pour le transmettre à son voisin.
L’épouse de Sidi Ghilani nous rejoint au salon et s’assoie à côté de son époux. Elle parle quelques mots de Français et nous communiquons. Elle est très heureuse de nous accueillir et un moment après offre un bracelet à Michèle et une petite montre à Bénédicte. Quelle gentillesse, quel accueil ! Michèle offre à notre hôte le foulard coloré qu’elle porte.
Nous repassons le plat de « L’bène » un deuxième tour. Maintenant Si Ghilani commence la préparation du thé, c’est ainsi au Sahara, le lait et les dattes sont offerts avant le thé. Une voix d’un enfant se réveille et appelle. Le papa va chercher sa fille, la dépose sur ses genoux, et continue la préparation du délicieux thé mousseux.
Une dame plus âgée rentre dans la pièce et vient nous saluer, c’est Lala Bouha, l’épouse de Sid Brahim Salem décédé il y a deux ans et l’ancien cheikh de la Zaouia, et aussi la tante de Ghilani. Elle est heureuse d’apercevoir une photo de son mari, de sa sœur dans le livre de Jémia et JMG le Clézio. Nous recherchons sur internet une photo de JMG et de Jémia, également très heureuse de les voir, se souvient très bien d’eux, les ayant reçus il y a trente ans.
L’épouse de Sidi Ghilani nous raconte que l’oued Séguia El Hamra à provoquer en 2016, « faïllia-dane », une inondation jamais vue. À trois heures du matin l’eau rentrait dans la maison, ils ont quitté leur maison l’eau aux genoux. Elle nous montre sur le mur du salon le niveau de l’eau qui a ensuite envahie leur maison, deux mètres de hauteur…
Tous les troupeaux de chameaux et de chèvres et les petits animaux qui se trouvaient dans l’oued ont été emportés. Quelle catastrophe…
Nous avons vécu un grand moment fraternel et d’intimité avec cette famille.
Au départ l’épouse de Ghilani offre deux chèches « indigo » (nie-la) aux deux dames ! Quelle gentillesse et hospitalité ! Provenance de ces tissus de coton teints avec la poudre végétale, venus jadis avec les caravanes de l’ancien Soudan, le Mali actuel. Ces tissus portés autrefois par les hommes et les femmes du désert qui avaient les moyens de se les procurer.
Nous grimpons dans le pickup et nous roulons sur la piste principale, puis une vague trace sillonne dans la plaine, grimpe sur des collines recouvertes de roches usées et polies par le sable cinglant lors des tempêtes. Nous traversons une cuvette au sable mou où Kassi doit forcer le passage pour traverser le sable.
Ce cheminement au travers du sable clair aux grains grossiers, comme le sable lavé par l’océan nous conduit au « Rocher de T’beila ». Cet endroit mystérieux dont parlaient les voyageurs, autrefois, comme d’un secret.
Nous installons notre bivouac sur le plateau bien en contrebas du Rocher, par respect et pour mieux nous imprégner des sagesses du vieux maître. Puis j’aperçois qu’il y a des tombes recouvertes de sable.
J et JMG Le Clézio: « Nous avons rejoint le pied du Rocher. Appuyée sur la face sud, une haute échelle : de bois irréguliers, reliés entre eux par des planches assujetties par des clous et des cordes. C’est le chemin qu’empruntent les pèlerins pour grimper au sommet. »
« La paroi du Rocher forme un surplomb ; on peut imaginer que c’est à cet endroit que le saint s’asseyait, chaque matin, le dos bien droit, pour enseigner ses élèves. Le sol, à cette place, est épierré. Depuis cinq cents ans, les « Gens des nuages » viennent s’asseoir sous le Rocher, à l’abri du vent et du soleil, pour recevoir la parole encore vivante de Sidi Ahmed, être touchés par sa grâce. Un pan de pierre est troué d’une fenêtre, où les pèlerins placent leur tête pour recevoir la bénédiction.
La paroi est très lisse par endroits, là où d’autres que nous ont posé les paumes de leurs mains, pour les passer ensuite sur leur visage. Le Rocher est tiède, vibrant de lumière. »
Nous découvrons au pied sud Est du Rocher, des milliers d’éclats de silex taillés, fins, tranchants. C’est aussi un site majeur de taille d’outils de silex. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vue au Maroc un site atelier avec autant de débris de silex.
La fin de journée s’enflamme de couleurs pures, palette d’orangées, de rouges et de violets.
La nuit fut douce, sans vent comme la journée. Je me suis réveillé à cinq heures, j’ai enfilé ma veste en plume, et ma djellaba de laine, pour sentir la fin de la nuit, m’en délecter.
J’ai écrit un long moment, puis j’ai marché sur le sable éclairé par la lune vers le « Rocher de T’beila » et je me suis assis au pied.
Brahim qui se lève tôt aussi pour chauffer l’eau, à effectuer l’appel de l’aube. Nous l’avons rejoint, c’est comme si Sidi Ahmed, le grand maître nous enveloppait de sa grâce.
Après la première prière qui marque l’aube, je suis retourné au pied de l’échelle pour m’enivrer des lueurs qui transcendent la fin de nuit, pure beauté.
Petit déjeuner face au rocher éclairé par le soleil levant et la lune juste posée sur le plateau Ouest. Nous nous imprégnions encore de ce tableau vivant.
Nous quittons « T’beila » à pied, pour encore ressentir les matières du désert qui habitaient le Maître du Rocher.
Je reviendrais ici à pied, avec une caravane, Inchallah !
Nous foulons le sable qui crisse sous nos pats, comme la neige nous renvoie les faisceaux de ses cristaux, les grains de quartz étincellent de leurs reflets le soleil. Après deux heures de marche, le pickup arrive, nous grimpons dans le véhicule enveloppé par la poussière.
Nous effectuons un petit détour pour découvrir quelques tumuli particuliers, un grand cercle, deux petits. Encore quelques kilomètres de piste pour voir un petit site de gravures rupestres au pied duquel il y a trois ans nous avions bivouaqué.
Nous remontons l’oued Seguia jusqu’au bivouac que nous avons quitté hier. Impression d’avoir quitté la caravane il y a une semaine, tant ces deux jours étaient chargés d’émotions.
Idir et Rachid ont préparé le repas, prît sous les acacias, avec une agréable brise.
L’Histoire du Sud a façonné le Maroc :
« Dans la vallée sont arrivés les premiers peuples nomades, Berbères Lemtas, Teknas venus du Nord, guerriers et paysans, qui s’emparèrent des grottes et semèrent l’orge et le blé il y a deux mille ans. Puis, au XI° siècle, les Sanhadja venus du Sud, guerriers montés sur leurs dromadaires, poussant devant eux des troupeaux, des captifs, à la recherche de nouvelles terres pour faire paître leurs bêtes, traçant les premières routes qui joignaient les rives du fleuve Sénégal aux montagnes de l’Atlas. Le long de leur route, ils trouvèrent la grande vallée de la Saguia, et c’est là qu’ils inventèrent leurs épopées, leur musique, leur poésie.
En 1218, c’est l’arrivée des Beni Hassan, le peuple arabe Maqil, venu lui du Yémen après avoir traversé le désert par le nord, et qui apportait avec lui la parole de l’islam. Ils fondèrent leurs trois villes saintes : à Marrakech, à Oualata, et la troisième, qui devint le centre du cheikh Karidenna au XVIe siècle, peut-être à l’entrée de la Saguia ? à l’endroit même où Ma el Ainine construira Smara deux cents ans plus tard.
L’histoire de la Saguia el Hamra, c’est aussi l’insurrection des gens du désert. Ainsi, la rébellion de Sidi Ahmed el Aroussi associé avec la tribu Bou-Sma, fut l’une des premières manifestations du nationalisme maghrébin contre les pouvoirs étrangers, qu’ils fussent aux mains des Arabes Maqil, des Turcs.
Puis le cheikh Malaïnine et ses fils, les tribus R’guibats, prirent le relais contre les chrétiens, français ou espagnols.
J et JMG le Clézio: « Nous ne pourrons jamais oublier le Rocher, ni le pays ocre qui l’entoure, les vagues de sable les pierres noires, la falaise brûlée qui ferme la vallée à l’ouest, la ligne mince des arbustes le long de l’eau souterraine, ni ce vent, ni ce ciel, ni ce silence.
Le lieu où Sidi Ahmed el Aroussi tomba, en plein désert, est appelé « el Riyad », le Jardin.
Pour expliquer ce nom, « les Aroussiyine évoquent un âge d’or où toute la région des grair (les champs d’épandage) de la « Rivière Rouge » était cultivée par les esclaves et les tributaires, et regorgeait de plantations et d’arbres fruitiers de toutes espèces. Le nom, pourtant, fait davantage penser à une métaphore de la poésie soufie. »
Nous avons retrouvé cette après-midi notre caravane, notre bivouac, nos habitudes, calme et sans vent.
Dernière soirée avec toute l’équipe, chargée d’émotions. Nous partageons les moments forts de cette grande traversée, ces journées de marches qui se sont succédé, parfois longues, du vent, des nuits lumineuses.
Nous avons croisé les routes anciennes des maîtres du désert, sur les traces des Kafilas commerçantes, spirituelles, des premiers voyageurs ayant bravé ces étendues insoumises des fiers guerriers du désert.
Tous ces grands personnages, au long de notre marche ont nourri nos lectures quotidiennes, nos rêves de découvertes, nos pensées.
Nous avons bravé le vent du désert, cinglant le visage de sa poussière, et rendant difficile le montage des tentes, le froid piquant des matins sur les hamadas avant que le soleil se lève.
Demain nous effectuerons la dernière journée de marche pour arriver à Smara, point ultime de notre traversée chamelière. Comme Michel Vieux Change nous découvrirons Smara la citadelle Saharienne.





