Nul Lamta à Smara
Jour 30
Jeudi 6 février 2025
Réveil par le chant du coq des nomades voisins.
Nous sommes subjugués depuis hier par la taille élancée des acacias, trois fois plus hauts que tous ceux aperçus depuis le début de la traversée. Cette vallée doit être protégée des vents du désert ce qui permet à ces arbres centenaires de développer leurs branches en hauteur comme les pins en Provence. Leurs racines puisent l’eau dans une nappe souterraine proche.
Ce microclimat particulier permet ici aux essences sahariennes de s’épanouir. Le calotropis procréra, variété d’arbuste habituellement, dans cette vallée développe un véritable tronc. Cet arbuste habituellement gèle à la température de moins un degré. Nous sommes très loin de l’Atlas et de l’Anti-Atlas, et je pense qu’il ne doit pas geler même dans la période la plus froide de l’hiver, dans cette partie de la vallée de l’oued K’sat, un peu encaissée.
Là où nous nous trouvons, l’oued K’sat est aussi large que l’oued Drâa. J’ai l’impression de découvrir l’oued Drâa à l’état primaire d’il y a trois milles ans, avant que les premières populations n’aient commencé à dompter le cours du moyen Drâa et façonner leurs cultures, planter des arbres fruitiers, des oliviers et ces fameux palmiers qui font la richesse des vallées sahariennes du Ziz et du Drâa.
Rapidement après le départ basculement des charges d’un dromadaire dont les cordages n’étaient pas assez serrés. La caravane s’arrête il faut recharger le dromadaire.
Nous croisons un berger avec une trentaine de chamelles, il vient d’arriver de Tan-Tan il y a deux jours, remonté à pied pour trouver du pâturage car à l’Ouest et au Nord, proche du rivage Atlantique il n’a pas plu, et tout est trop sec. La Saguia El Hamra a reçu cet hiver un peu de pluie à l’intérieur des terres. Le berger nous indique que les ruines des maisons sur la rive gauche de l’oued K’sat sont le vieux Haouza. Elles sont un peu loin et comme je viens juste de rejoindre la caravane, m’étant souvent arrêté pour photographier plantes et fleurs de l’oued, je reste un peu avec la caravane. Ces quelques maisons en ruines étaient donc la halte des caravanes de la Saguia el Hamra dont on parle dans les récits anciens.
Dans ce secteur nous sommes tout proche de la zone frontière et les postes militaires sont très rapprochés. Nous avons la visite courtoise des militaires qui viennent s’assurer que nous ne manquions de rien, ils sont très heureux que nous traversions avec la caravane ce grand désert. Ces gens du terrain, comme les bergers gardent leurs troupeaux, ils gardent la terre du Maroc. Ils connaissent le désert et partagent ces éléments de la nature, du soleil, du froid, du vent, des conditions certes difficiles mais qui rendent humble l’humain.
L’oued K’sat continue de s’ouvrir, de recevoir de nouvelles ramifications d’oueds. Entre les acacias une petite montagne apparaît avec une construction, une fortification qui n’est pas militaire, que j’observe en marchant. Elle se situe juste là où l’oued K’sat se sépare en deux bras. Je suis intrigué car l’emplacement est stratégique. Je préviens l’équipe que je pars devant la caravane pour aller découvrir quelles sont ces ruines qui me paraissent anciennes. La caravane effectue également un crochet, et une pose à l’ombre du seul acacia. J’ai trouvé un petit sentier qui monte raide dans la pente. J’enjambe le petit mur de l’enceinte qui du bas paraissait beaucoup plus haut. J’appelle Nicolas à me rejoindre, il est aussi très curieux.
Ce petit sommet tabulaire est absolument plat, s’étend sur une superficie avoisinant les milles mètres carré et se compose de deux éléments essentiels : L’enceinte contenant un tumulus et quelques tombes déformées (visitées) et le monument bâti sur la partie sud de construction curieuse. Les murs de petites pierres noires sont montés comme à Smara, construits par des malhémes, pas des bergers. Une petite toure carrée domine la plaine de l’oued Saguia El Hamra, que je découvre ici pour la première fois en amont de Smara. Il est absolument immense. Des piliers carrés et proches, un grand mur au nord indique que la construction s’élevait sur deux étages, il y a l’emplacement des trous des poutres dans le mur. Le lieu est intriguant.
Une restauration du bâti à eu lieu il n’y a pas très longtemps, pour protéger le « borg » de son affaissement par l’érosion du socle, car cette montagne tabulaire correspond à une accumulation d’alluvions érodées, très friable, non compacte, donc fragile. Le mur qui forme un rempart a été refait.
Je suis ébahi par cette restauration architecturale en plein désert, bravo le Maroc pour les efforts de protections de son patrimoine.
Mais quelle est donc l’histoire de ces vieux murs qui ont connu tellement de siècles. Si les pierres pouvaient parler et raconter la vie passée ici, le bivouac durerait probablement des mois !
Un homme s’approche avec une « Fokéilla » claire type « Draoua » (très ample, portée par les Saharaouis). Il marche d’un pat rapide, ce n’est pas un berger, ni un militaire, peut-être le gardien du site ? Il s’arrête sous l’acacia et parle avec l’équipe. Nous le rejoignons. Effectivement il garde le site. Il ne peut nous donner d’explications sur le site, et nous montre sur le plateau à deux cents mètres un bâtiment que j’avais remarqué, pouvant être une maison d’accueil.
J’explique aux voyageurs qui eux aussi sont intéressés à comprendre l’histoire de ces vieux murs du désert, et nous suivons Si Bouaza. Nous gravissons la pente par un sentier aménagé qui rejoint le plateau et la « maison d’interprétation ». L’homme nous ouvre la lourde porte, l’espace est magnifique, mais entièrement vide. Le matériel d’indications et d’explications n’est pas encore arrivé.
L’homme nous invite à boire un thé, chacun et chacune apprécient ce moment de partage. L’homme est un ancien nomade, il appel sa femme qui s’occupera de faire le thé. Les femmes ici jouent un rôle important dans la société saharienne. Elle confectionne le foyer de chauffe avec du charbon de bois qu’une fillette lui apporte. Le braséro reçoit la théière en tôle laquée. Les voyageurs assistent au cérémonial du thé, qui passé d’un verre à l’autre, pour y déposer un peu de mousse. Elle reverse le thé dans la théière pour le remettre à cuire sur des braises juste chaudes. Un frémissement du thé, pas une cuisson.
L’épouse goutte le thé, satisfaite, elle verse le précieux liquide dans cinq petits verres. Elle attrape deux verres dans sa main droite et nous les offres, pour les dames en premiers, les messieurs ensuite. En fait la dame est originaire de Zagora, de M’hamid Ghislane, précisément du village de Tinezouline.
L’épouse de Bouaza amène quelques « Melhfa » long voile drapé couvrant le corps de tissus colorés, et propose à Bénédicte et Michèle de revêtir ces « Melhfa » sahariennes. Nos dames découvrir l’art d’envelopper le corps de ce voile de coton léger. Nicolas découvre une nouvelle épouse !
L’homme, Bouaza dégage son chèche de son visage, il est très beau, allure de patriarche assis en tailleur.
Durant ce temps de repos, de dégustation du thé, captant un fil de réseau je contacte par message watshaap quelques amis passionnés par l’histoire du Maroc, je leur envoie des photos et description sommaire du site et du nom. L’un en France qui ne trouve rien qui me satisfasse. Au bivouac je contacterai M’bark, devenu un ami, passionné par l’histoire du sud, c’est lui qui nous a expliquer toute l’histoire de Lun Lamta. M’bark transmet la demande à plusieurs de ses amis, comme lui passionnés par la culture. J’envoie un message à un troisième ami à Ouarzazate, chargé de la protection et restauration des kasbahs anciennes.
Nous reprenons notre marche, deux heures et demie se sont écoulées, la chaleur est montée de plusieurs degrés, il fait même très chaud. Le soleil est à son zénith. Nous marchons dans la branche de l’oued devenu sec, poussiéreux, parfois sableux. Un bouquet de cistanche jaune phelypaea vient adoucir ce moment un peu rude pour les voyageurs.
Nous rejoignons le bivouac caché dans un talweg à l’abri du vent.
Dix-huit kilomètres, altitude deux cents mètres.
Repas de midi à quinze heures trente, quelle est bonne la salade composée de carottes râpée, bravo Idir et Samir, thé parfumé au safran !
A peine le repas commencé une landrover plateau arrive avec un chameau chargé empruntant une petite piste proche de notre bivouac. Mais c’est notre ami L’bachir rencontré il y a une dizaine de jours à plus de deux cent kilomètres. Que fait-il là ? Quelle coïncidence improbable de le retrouver dans le désert ! Il amène quelques-uns de ses chameaux dans la Saguia El Hamra car par chez lui les pâturages sont insuffisants. Que d’énergie pour soigner ses chameaux !
Fin d’après-midi, repos des guerriers d’une longue journée.
En soirée je reçois des informations de M’bark: « C’est l’un des plus anciens bâtiments historiques du sud ». Waw !
L’écrivain espagnol Javier Morillas dans son livre « Développement et sous-développement dans le désert », il a souligné que « le bâtiment de Dar Hawza a été construit entre 1495-1498 par Ben Hafian, tribus de l’Est qui s’est installée dans la région. Dynastie connue sous le nom d’Abdo, fondateurs de la ville de Hawza qui porte le nom d’une femme. Certaines d’entre elles y ont été enterrées, son nom est Hawza ».
Selon des récits oraux, on dit que « le bâtiment a été construit vers 1880 par l’anglais Haws Tchertchel, d’où le prénom de Haws. L’enceinte fut construite en maçonnerie de pierres par deux techniques, est de faible épaisseur et structure fragile. Il s’agit plus d’un mur de clôture que de défense. L’espace extramuros est occupé par une construction qui occupe l’angle sud-ouest du site et des vestiges d’un tumulus protohistorique ».
« Le monument en ruine Dar Haouza de forme rectangulaire mesure vingt-trois mètres de long sur treize mètres de large. Le mur épais est construit en maçonnerie solide de pierres calcaires à jointure en mortier terreux. L’édifice a été doté d’une tour carrée et de trois portes d’accès ainsi que de plusieurs pièces dont les pans de murs élevés sont encore apparents. »





