Nul Lamta à Smara
Jour 26
Dimanche 2 février 2025
Très belle lumière ce matin, il fait froid.
L’oued que nous descendons rejoints d’autres oueds. Une immense ramification d’écoulement des eaux des plateaux s’écoule quand la pluie tombe, peut-être tous les dix ans par ici ?
La caravane s’arrête quelques secondes, les garçons regardent l’ombre de la colline alors que le soleil se lève sur l’horizon, un étrange cimetière. La caravane est repartie aussitôt.
Accroché sur le pied d’un demi-plateau, des tombes très alignées, en pleine pente, comme pour nous indiquer que la mort est survenue, là en ce lieu précis. L’embuscade d’une tribu sauvage sur une caravane commerçantes ? Ou guet-apens d’une guerre plus récente, d’il y a plus de cent ans avec les Français ou les Espagnols poursuivant une tribu nomade de Smara hostiles aux envahisseurs, où possible un traquenard d’une quarantaine d’année avec les mercenaires du Polisario ?
Les pauvres, tombés ici… Pensées pour ces hommes qui se sont battus pour leur pays. Les grandes pierres tombales noires, angulaires se font faces, indiquent qu’il n’y a que des hommes. Vingt et une tombes regroupées, avec un mur de protection de pierres contre l’érosion de la colline, faite d’alluvions instables. Légèrement plus haut et à l’écart un homme seul, lui aussi protégé d’un petit mur, avec une sépulture plus grande ? Un chef ?
Ce cimetière contrairement aux autres n’est pas entretenu, pas de petits cailloux blancs sur la crête du corps, les pierres un peu de travers. Ces morts n’ont pas de visites, pas de prières. Oubliés par leurs familles, par la vie. Je prie pour eux.
Je marche à un rythme soutenu pour rattraper la caravane, dans cette immense plaine que nous traversons. Avec le vent qui souffle, Brahim à changer le parcours et choisît de longer le pied des montagnes, car si nous rejoignons la sebkha, nous serions pour le bivouac dans un nuage de poussière très fine que le vent forme déjà.
Après deux heures de marche nous traversons la branche nord de l’oued Chebbi. Je suis étonné par des plantes que nous n’avons pas encore rencontrées, des euphorbes arbustes d’un mètre cinquante de haut, type caoutchouc. En coupant la pointe d’une branche une sève laiteuse s’écoule, son odeur désagréable est forte.
Un autre arbre avec des petites feuilles comme de la famille de l’arganier mais les feuilles sont plus grâces et grises, certains pieds vivent en symbiose avec l’euphorbe. Je me suis arrêté dix minutes pour observer ces plantes, et je dois courir encore un peu car la caravane file dans la plaine vallonnée. Je les perds de vue, les traces sur le sol mou me facilitent la direction.
Plaine minérale, de multiples cailloux suivant les lieux, plaine grise, anthracite, autre lieux les cailloux sont ronds, petits, colorés, usés par le cycle final de l’érosion avant d’entrer dans la catégorie des sables aux paillettes cristallines. Parfois le sol brille des reflets des particules de micas. Les éclats de silex scintillent comme du verre. Outils taillés par ces « Malhémes », à l’ingéniosité que la survie développe. Silex taillés avec des instruments encore plus dures, peut-être des morceaux de météorites durcies par la traversé de l’atmosphère ?
Paysages lunaires où les vents accélèrent leurs courses, courbant l’échine des plus solides acacias jusqu’à mettre leurs branches à genoux.
Pays du vide, ce désert est usé, recouvert par les océans qui se sont retirés. Le limon fossilisé par endroits laisse apparaître coquillages et débris de fond marin moulés puis polis par les vents.
Ces demi-plateaux ne laissent pas émerger de monuments à antennes comme vue les semaines précédentes, et pourtant je scrute toutes les crêtes des plateaux.
Sur l’horizon lointain bleus pales, des sommets triangulaires se détachent dans le ciel.
Soudain les ondulations des têtes d’acacias se dessinent, nous rentrons dans la deuxième branche de l’oued Chebbi dont parle Michel Vieuchange à son retour de Smara. Nous croisons l’itinéraire de cet homme nourrit d’une force pour braver la mort en 1930 et « être le premier de sa race » comme il dit, à entrer dans la ville sainte de Smara.
Idir et Brahim qui conduisent de pair la caravane tournent brusquement plein ouest en suivant le plissement d’un talus qui domine l’oued, et par miracle ce mur d’alluvion coupe le vent devenu fort. Nous y établissons le bivouac après environ dix-huit kilomètres de marche.
J’ai rarement vue un oued avec des arbres gris clair comme ces gommiers et arbustes, délavés par le soleil intense, attendant l’eau divine, du ciel où simplement coulant du haut de l’oued Chebbi, rassemblée depuis d’immenses plateaux lointains.
Fin d’après-midi, farniente, chacun se retire vers sa tente, son tapis, je reste sous la tente nomade un peu chaude mais abritée de la poussière et je m’endors.
Je me plonge ensuite dans la lecture « les gens des nuages » de Le Clézio, pour pénétrer un peu plus dans l’histoire de ce désert, de ces tribus, du cheikh Malaïnine, de Sidi Ahmed Laroussi, de Smara le but de notre voyage. De la Saguia El Hamra que nous allons fouler dans quelques jours.
Avec un petit sot d’eau saumâtre prélevée hier dans le puis de l’oued, nous avons un peu d’eau pour nous rincer, si agréable pour se détendre.
Brahim rassemble les dromadaires et les mène vers le bivouac, Idir à préparer les auges en bâche d’orge mélangée avec du pain sec. Les dromadaires habitués à ce moment arrivent, se déhanchant en trottinant, bloqués avec leurs entraves qui limitent l’ampleur de leur marche alimentaire.
Le soleil a rejoint l’horizon, Brahim enfile sa grosse djellaba de laine brun foncé, filée et tissée par sa maman aux Ait Bougmez. Puis il se tourne vers l’Est, c’est l’appel à la prière du soir, qui vient relier la fin de journée à la nuit.
Étonnant un appel à la prière en plein désert alors que les humains appelés à prier se compte sur les doigts d’une main ? Cet appel vocal, psalmodié, pour les croyants ravissement des anges ! Pendant ce temps de communion, le front posé sur le sol, relevant les mains, le corps vers l’univers et le Très haut ; le ciel se colore et rosie l’horizon nuageux.
Nous n’apercevons pas ce soir le croissant de lune, revenu marquer le temps.
L’odeur de la soupe inonde la tente nomade, le vent a baissé momentanément son intensité.





