Nul Lamta à Smara
Jour 33
Dimanche 9 février 2025
Rosée ce matin, je roule mon sac de couchage trempé qui séchera à l’étape.
La caravane se faufile au travers la plaine brûlée de la Saguia. Les ombres s’étirent devant nous, les rayons du soleil passent entre nos pats. Le sol est noueux, creusé par l’érosion de l’eau qui s’est écoulée. L’argile en séchant, à figé les contours comme les poteries de Tamgrout qui se déshydratent au soleil avant la cuisson. Les herbes sèches sont tranchantes, les racines des arbustes sortent du sol, la marche demande de la vigilance.
Nos chameaux grognent à la vue des chamelles à l’horizon. Une chamelonne vient narguer nos chameaux laineux, chargés, qui depuis des jours et des jours gémissent à la vue de tant de chamelles.
Rencontre sympathique de Aïlale, propriétaire de cinquante chamelles qu’il garde lui même. Sa famille habite Smara.
Deux bergers à moto, l’un originaire de M’hamid Ghizlane, le second du sud de la Mauritanie vers Neima. Ils sont heureux de savoir qu’Idir vient de Tagounit à coté de M’hamid, et qu’avec Brahim je suis allé à pied en Mauritanie jusqu’à Neima. Des rencontres brèves et puissantes. Ils ont en charge pour un propriétaire de Laâyoune, un troupeau de quatre-vingts chamelles plus les chamelons, et cinq-cents brebies. « Depuis Guelmim, un mois ! Allah-hi ».
L’horizon se remplît de centaines de chamelles. Les troupeaux se superposent, quatre, cinq, huit, au cœur de l’oued Saguia El Hamra, devenue verte – grise comme une prairie du désert. Sifflements, bergers sur une moto, poussière d’un pickup. Joie de la vie dans ce désert,
me rappelle les souvenirs de la transhumance il y a plus de vingt ans au cœur du haut Atlas, tensions des troupeaux qui se suivaient en franchissant les cols dangereux à trois milles mètres d’altitude. Après la descente des cols, la plaine du lac Izourar accueillait des dizaines de troupeaux des tribus du M’goun, Ait Bougmez, Ait Atta, Ait Mohamed. Les troupeaux se mélangeaient, cris de bergers qui courraient en tous sens. Même effervescence de vie en traversant cette immense prairie du désert.
Un berger n’a pas vue s’échapper un chevreau blanc qui bondit au travers la caravane. Idir et Samir en courant essayent de l’attraper. Le berger arrive à grandes enjambées, Idir à bloqué l’agneau qui part dans la direction de l’homme qui l’attrape entre deux doigts, par le cou.
Mouloud vient de Tigmerght. Nous bavardons un moment, il habite à coté de la grande mosquée, il connaît la « maison nomades » où nous avons dormis les deux premières nuits il y a plus d’un mois. Mouloud est venue dans la Saguia El Hamra avec son troupeau de brebis car dans la plaine de l’oued Noun tout est grillé, rien à manger pour ses bêtes.
Ces nomades du désert suivent les nuages, appelées « gens des nuages », ils se déplacent où l’humidité est tombée, où le pâturage les mènera.
Il me demande comment est plus haut la Saguia, car il y a trop de troupeaux ici ! Je lui indique que sur la rive gauche au delà d’Haouza tu trouveras des plantes vertes jusqu’aux genoux, sur la branche de la rive droite tout est très sec.
D’autres bergers sur des motos, un jeune s’approche de la caravane, pas très content de nous voir. Il pense que nous arrivons avec un grand troupeau vue tous les chameaux chargés de bagages. « Ah touristes. » il est vite rassuré !
Nous croisons de magnifiques troupeaux de chamelles qui rivalisent de beautés à la robe fauve, crème, beige, certaines sont pleines et un chamelon de deux ans les suivent.
Nous croisons trois fois des bergers avec un âne bâté qui transportent leurs maigres bagages dans un petit chouari. Bouilloire, petite théière, trois verres, thé, sucre, farine, une petite gamelle noircie par le feu pour cuire quelques pâtes. Une couverture dans laquelle ils s’enroulent la nuit, recouvre le tout. Leurs ânes avancent avec le troupeau de chamelles, la fonction de l’âne est aussi de garder le troupeau quand le berger est loin.
Nous traversons de larges ravinements teintés de couleurs rouges, nom donné à la « Saguia el Hamra » la rivière rouge. Couleur de l’argile venu des affluants qui rassemblent l’eau des plateaux qui se jette depuis les deux rives de la Saguia. En crue, l’eau de l’affluant doit pousser tout ce qu’elle trouve sur son chemin tellement les ravinements sont profonds.
Plusieurs petites tentes comme déposées sur la rive, l’une avec une land-rover à coté et un pickup rouge. Le propriétaire du troupeau à dû amener au berger de la nourriture, quelques sacs de pain sec pour que les chamelles donnent plus de lait, du sel.
Nous abordons le pied de la colline sur la rive, sur la limite haute de l’oued qui marque avec l’argile déposé sur les cailloux noirs, le niveau maximum de l’eau. Impressionnant, bien plus qu’un fleuve, où plutôt comme le fleuve Sénégal qui s’étale dans les plaines quand les pluies sont abondantes. Rien à voir avec l’oued Drâa qui pourtant lui aussi amène tous les dix ans environ sa quantité d’eau sur plus de mille deux cent kilomètres, des neiges du Dadès en passant par Ouarzazate jusqu’à l’Océan.
Bivouac monté à quatorze heures trente, dix-huit kilomètres.
Petite toilette d’ablutions avec un bol d’eau fraiche et terreuses d’une « tanout-fi », eau puisée il y a quelques jours. Quel bonheur de sentir l’eau couler sur le front et derrière les oreilles, entre les doigts de pieds poussiéreux, les mains remplies de saletés des sacs et de bave des dromadaires quand on retire le maure bien serré de leur mâchoire inférieur.
Direction l’ombre de la grande tente, la cuisine.
Les voyageurs ont rejoint leurs petites tentes, lavés les pieds, étalés les affaires dans leur guitoune.
Michèle qui à déjà l’expérience de plusieurs longues traversées, au départ le premier jour nous à demandé une petite balayette. J’ai téléphoné à Kassi qui effectuait encore quelques courses du départ à Guelmim. Il a trouvé des balayettes avec pelles emboîtées. Et ces outils s’avèrent indispensables, car le sable se dépose partout, se colle à l’intérieur de la tente. Alors, après le montage de la tente, petit balayage avant de déposer minutieusement les affaires dans la cabine du vaisseau du désert !
Aujourd’hui légumes cuits – omelette, léger, parfait, délicieux. Avec du fromage de tome dure au lait de chèvres parfumée au cumin, venue de Ouarzazate dans le sac du ravitaillement il y a vingt jours. Emballé dans plusieurs couches de cartons, dans les sacs de nourriture, au milieu du « chouari » et refroidi par chaque nuit fraîches. Le fromage est excellent !
Les grillons chantent au bivouac, bien agréable. C’est la deuxième fois depuis trente trois jours que nous sommes partis.
Idir fait des beignets pour le goûter !
Plusieurs chamelles des troupeaux voisins gémissent, l’activité est intense encore la nuit, les lampes se croisent, des bergers recherchent leurs bêtes égarées attirées par un autre troupeau. Effervescence d’un immense village éphémère de bergers nomades.
A la nuit les lumières de Smara scintillent sur l’horizon Sud, comme un ensemble d’étoiles alignées. Joie partagée de l’équipe, des voyageurs qui découvrent à l’horizon le but proche de notre traversée.
Les garçons montent la nuit en haut sur le plateau pour mieux apercevoir Smara, et capter le réseau, communiquer avec leurs familles !





