Jour 6
De Sidi Hamza au M’goun
Vendredi 20 août
Ascension du Jbel Ayachi 3747m.
Montée progressive depuis l’Est, au travers de collines arrondies et sèches car une vraie pluie n’est pas tombée depuis longtemps.
Nous utilisons une piste qui serpente jusque sur la crête et qui nous facilite la progression sur ces flancs de pentes de cailloux anthracites. Le paysage est un peu monotone accentué par le ciel laiteux, les horizons complètement bouchés.
Le ciel est orageux et voilé dès le matin depuis trois jours dû à des grandes chaleurs dans les plaines et plateaux sahariens au sud, à l’Est et au nord la plaine de Midelt.
Sur un premier replat vers 3200 mètres nous découvrons un troupeau d’une trentaine de chamelles encore baraquées de leur nuit.
Très étonnant au vue du peu de pâturage. Il s’agirait de nomades Ait Merghad venant l’été sur le flanc Est de l’Ayachi depuis les plateaux à Est de Midelt où ils retournent dès l’automne. Sur une autre bute une heure plus loin environ une vingtaine de chamelles avec leurs chamelons paissent déjà les touffes d’Ifssi.
Ces dromadaires sont de petites tailles beaucoup plus petits que les nôtres, adaptés à ces pentes raides. Ils ont une belle robe et une bosse élancée signe de bonne santé.
Nous sommes ravis de quitter cette piste qui bascule au nord sur Midelt. Nous traversons les dernières bosses arrondies sur des petites plaques de schistes qui s’entrechoquent sur notre passage avec un son aigüe. Se découvre enfin le sommet de l’Ayachi nommé « Ichichi n’Boukhlib », magnifique avec une falaise au nord comme décrit par René Segonzac, premier Européen à effectuer la première ascension le 8 juillet 1901. Au pied de cette croupe sommitale un berger venant du versant nord nous rejoint.
Le sentier se redresse entre quelques petits blocs. Il est bien agréable de monter rapidement sur la crête et atteindre le sommet vers 14 heures.
Le descente versant sud est raide parfois glissante, sorte de pierrier peu profond et fond dure. Nos chaussures montantes renforcées avec semelles bien crantées appréciés pour cette descente. Ravis de les avoir prises.
Nous croisons quelques sentes de chèvres peu marquées que nous ne pouvons pas emprunter car jamais dans notre direction et plutôt horizontales.
La descente est longue, pas une source pour remplir les gourdes. Nous arrivons au pied des pentes vers 19 heures à côté d’un petit jardin qui ravi le regard après 1600 mètres de dénivelés en descente. Trente minutes nous découvrons avec plaisir les tentes du bivouac montées et bâchées. Le ciel s’est noirci et le vent est monté.
La soupe faite par Addi avec le pain frais effectué cet après-midi sont bien appréciés.
Nous dormirons tous dehors avec ce beau ciel à moitié nuageux qui joue avec une belle lune presque ronde pendant des heures. La lune « Ayure » suivra juste la crête du Jbel Maoutfoud, qui nous sépare de Sidi Hamza
au sud – sud Ouest.
Douze heures de traversée et descente. Nous nous assoupissons rapidement.
Le marquis René de Segonzac sera le premier européen à gravir le Jbel Ayachi le 8 juillet 1901.
Dans son livre Voyages au Maroc, il raconte cette ascension versant nord.
En voici quelques extraits nous plongeant en 1901: « Ayachi découverte. Le col tourne à gauche, vers l’Est, pénétrant entre les deux chaînes, il conduit aux sources de l’oued Reris, d’où l’on descend en quatre étapes, au Tafilelt.
Nous tournons à droite, vers l’Ouest, remontant un ruisseau qui nous conduit à l’un de ces réduits d’où les tribus montagnardes peuvent braver les armées du Sultan. Celui-ci se nomme Tifirrimi N’Djimi. C’est une gorge sauvage qui va se rétrécissant jusqu’à permettre tout juste le passage d’un cavalier marchant dans le lit du ruisseau glacé. Les parois peuvent avoir huit cents à mille mètres de haut, elles sont d’un calcaire compact rosé, ponctué de grains d’oxyde de fer. Les anfractuosités du roc ont plus d’une fois servi de refuge aux Braber, les parois sont tout enfumées.
Ici commence la véritable ascension. Nos Aït Aïach n’iront pas plus loin; le chérif et ses hommes nous attendront. Je pars avec trois compagnons : le moqaddem, un Djebala et un Rifain.
Mes instruments marquent 2 336 mètres d’altitude. Nous emportons deux boussoles, deux montres, un chronographe, deux thermomètres, deux baromètres orométriques-holostériques, un compte-pas, deux appareils photographiques, une lorgnette triédrique. Le temps est brumeux ; il souffle un fort vent.
Sans guide, sans renseignements, nous escaladons le flanc escarpé du Haut-Atlas suivant une ligne de plus grande pente. La paroi est cuirassée de dalles de calcaire compact gris et de calcaire noir craquelé à la surface, inclinées vers le Nord sous un ansrle de 45°.
L’un de mes baromètres anéroïdes cesse de fonctionner vers 2 500 mètres. Un peu plus haut, vers 3 000 mètres, l’autre s’immobilise de même.
De dalle en dalle, par ce rude escalier où nos sandales glissent et se déchirent, nous montons en nous aidant des mains, en nous poussant les uns les autres, jusqu’au niveau de la neige dans les ravins abrités et nombreux. Elle est rose, toute saupoudrée de la fine poussière des roches roses que l’air désagrège et que le vent charrie.
Là, nous nous heurtons au pied d’une falaise de calcaire subcristallin, probablement basique 1 , haute de vingt-cinq mètres, qui court, monte et descend, comme un feston de roche au flanc de l’énorme montagne.
Aucune végétation ne pousse plus à cette altitude.
Le vent est devenu si violent par prudence nous nous tenons les uns aux autres. Tout d’un coup trois mouflons se lèvent à cinquante pas de nous. Ils semblent si peu farouches, et s’en vont si lentement, qu’un de mes compagnons les tire. Ce coup de feu les affole; l’un d’eux se jette dans un ravin plein de neige dont il ne sort qu’à grand peine.
La falaise gravie, non sans difficultés, nous montons dans un éboulement de roches calcaires noires. Chacun de nos pas fait rouler des pierres et le bruit de ces chutes emplit cette solitude d’un fracas de tonnerre.
Enfin, après quatre heures d’escalade nous atteignons, pieds nus et exténués, le sommet du pic de Sidi Ali hou Abou, à environ 4 250 mèlres d’altitude.
Le panorama est infini.
La neige rose dont nous avions empli une djellaba servit d’explication et d’excuse à cette ascension. Beaucoup de nos hommes n’en avaient jamais vu.
Au retour, nous avons suivi le même chemin jusqu’à la cuvette située au pied du Ari Jafar. »





