Jour 19

De Sidi Hamza au M’goun

Jeudi 2 septembre

Douce nuit.

Ce matin avant l’aube quelques véhicules lourdement chargés venant d’Imilchil empruntent la piste pour le souk de Tilmi d’Ait Haddidou et passe juste en face de notre bivouac.

Nous marchons sur les sentiers entre les jardins, matinée bucolique, les femmes coupent l’herbe. Au douar Aqdim nous entrons par la porte ancienne du village. Entrée unique qui était autrefois fermée la nuit durant les périodes de « Siba » et de guerres tribales.

Pas un homme dans les jardins ce matin, aujourd’hui jour du souk, les hommes sont partis vendre quelques bêtes, faire les courses.

Nous suivons la vallée d’un village à l’autre, nous croisons quelques hommes revenant du souk avec un sac rempli de provisions.

Le hennissement des mulets nous annonce le parc des mulets et des ânes. Le souk est animé et très achalandé. Il est toujours agréable de découvrir un souk reculé, où des éleveurs nomades viennent de plus d’une journée de marche et arrivent parfois la veille. Ce souk dessert également les onze villages de la tribu des Ait Haddidou d’Imdrass.

Ali est parti ce matin tôt au souk pour faire des achats pour la suite de notre traversée. Viande, légumes, fruits, farine, dattes, et pour les dromadaires orge et luzerne séchée.

Il acheté un peu de viande d’agneau, quelques légumes qu’il a déposé dans un café populaire du souk, comme le font les gens venant de loin, qui amènent les ingrédients et reviennent après avoir effectué leurs courses. Nous rejoignons Ali dans ce café, nous nous régalons d’un tadjine cuit à point.

Mariam à reconnu dans le souk un ancien voisin ayant habité à côté de chez elle à Ouirgane (cinq cent kilomètres d’où nous nous trouvons aujourd’hui), et originaire de la haute vallée du Dadés. Après les retrouvailles nous sommes invités chez Hucein et Jemila au village d’Ait Y’Azza pour boire un verre de thé. Finalement nous mangerons « tkliya » plat de tripes de chevreau (un plat de choix). Une petite sieste s’impose et une douche chaude. Nous profitons des deux prises pour recharger nos téléphones et batteries. Nous repartons avec un panier d’œufs que «Naana » la grand-mère offre à Fabienne ainsi qu’un sac de pommes de leur verger à Mariam. Accueil et partages très fraternels avec toute la famille.

Nous retrouvons le sentier en descendant la vallée le long de l’oued Dadés, entre les jardins de plus en plus verdoyants. Les villages se succèdent l’un après l’autre, espacés d’un kilomètres, toujours en alternance dans la vallée, rive gauche puis rive droite pour une plus grande optimisation des terres. En demandant notre chemin vers dix huit heures, une dame nous invite à passer la nuit dans sa maison, elle insiste. Quelle hospitalité !

Nous arrivons au douar Tarhzout dans les couleurs rasantes vers dix huit heures quarante minutes.

Le bivouac est installé au dessus du village dans une petite gorge de terre très rouge. Altitude 2000 mètres.

Longue et très belle journée de vingt kilomètres de marche dans les jardins, le long des séguias.

Pays des Ait ADIDDOU

Textes et images des années 1940, soit environ 80 ans.

Correspond exactement à notre parcours au cœur du haut Atlas oriental jusque dans le haut Dadés.

Le tissage des tentes nomades s’effectue toujours de la même manière.

Extraits du livre de Robichez « le Maroc central ». C’est la vie traditionnelle au milieu du XXe siècle.

PAYS AIT HADIDDOU. AGOUDAL, DANS L’ASSIF MELLOUL. — Entre le 5e et le 6e degré ouest de Greenwich le faîte de l’Atlas s’écrase et forme une sorte de haut plateau, un moutonnement de croupes grises ondulant de 2.000 à 3.000 mètres, pays lunaire à travers lequel des ruisseaux, l’Assif Melloul, le Tilmi, l’Isellatène, l’Imdrhas, l’Amdrhous creusent mollement leur vallée. Par là, du XVIe au XVIIIe siècle, sont passées, venant du Sud, plusieurs tribus qui vivent aujourd’hui au nord de l’Atlas. C’est maintenant le pays des Aït Hadiddou.

La tribu des Aït Hadiddou, relativement jeune, est formée de clans d’origines très diverses dont on retrouve sinon toujours les « frères », au moins les homonymes un peu partout au sud du Haut-Atlas. Ces clans semblent s’être fédérés dans l’Imdrhas, vallée qui a toujours attiré les faméliques du Sud et où plusieurs tribus se sont ainsi groupées avant de passer sur le versant nord. Ayant, pour la plupart, quitté l’Imdrhas au début du XVIIIe siècle, les Aït Hadiddou s’installèrent d’abord dans l’Assif Melloul à la place des Gerwane, originaires eux-mêmes de l’Imdrhas et établis depuis aux environs de Meknès; ils essaimèrent ensuite dans les vallées voisines. Ils comptent aujourd’hui 3.500 familles dont une bonne moitié vivent dans l’Assif Melloul et l’Isellatène. Leur genre de vie est à la fois agricole et pastoral, mais avec prédominance de l’élevage et transhumance. Ils habitent leurs villages pendant l’automne et l’hiver; au printemps et en été, une partie des familles vit sous la tente. Sur ce plateau usé, presque sans végétation naturelle, la terre cultivable représente moins de 1 % de la superficie. Dans l’Assif Melloul l’hectare valait, en 1938, de 8.000 à 10.000 francs. Une famille (4 à 5 personnes) dispose en moyenne de quarante ares qu’elle ensemence en blé, orge, luzerne, navets, carottes. Malgré des rendements élevés pour le Maroc (plus de vingt quintaux à l’hectare), elle doit acheter avec les produits de l’élevage près du tiers du grain nécessaire à son alimentation. Elle possède environ trente brebis, quinze chèvres, une vache, un mulet ou un âne. L’ensemble, terres et cheptel, représente un capital qu’on peut évaluer à une douzaine de milliers de francs (1938). Tribu pauvre, si on la compare aux tribus de plaine ou de basse montagne, mais qui, grâce à l’allègre simplicité de sa vie et à une utilisation fort judicieuse de ses ressources, est loin d’être misérable.

Agoudal. à 2.500 mètres d’altitude, est dans l’Assif Melloul le dernier village en amont, le plus important (150 feux). Aspect très différent de celui des ksour du Todrha. Rien de la cité. Installation récente de gens habitués à la liberté de la tente et restés jaloux de leur indépendance.

ASSIF MELLOUL,. — Pays désolé, battu par les vents, mordu par le soleil et par le gel. Du jour à la nuit la température y passe d’un extrême à l’autre. Il y gèle dès septembre. Il y neige pendant les quatre mois d’hiver. Avant de s’établir dans cette vallée, les Aït Hadiddou l’appelaient Assif Ger — la Mauvaise Rivière. Le nom actuel — Rivière Blanche — a été donné pour conjurer le sort.

Le long de l’eau, sur une soixantaine de kilomètres, s’échelonnent vingt-deux villages de cinquante à cent cinquante feux dont le plus bas est encore à 2.000 mètres d’altitude. La vue est prise près de Sountat, à 2.300 mètres environ, en direction du N.-E. A l’arrière-plan, la crête du Tarirecht (3.085 mètres). Pas un arbre. Au fond de la vallée le ruisseau, caché par des touffes d’osier, serpente au milieu de champs minuscules. Les parcelles ont en moyenne trois à quatre ares.

Ici, pas de culture sans irrigation : le village d’amont tient la vie de ceux d’aval. Pour prévenir dissidences ou hégémonies, les Aït Hadiddou, quand ils se fixèrent dans l’Assif Melloul, prirent soin de mêler, en les alternant le long de la rivière, les emplacements destinés aux deux « moitiés », souvent en lutte, de la tribu (v. p. 100). Et chaque « moitié » réunit, dans chacun des villages qu’elle fondait, des familles prises dans tous ses clans. C’était assurer un certain équilibre. Faute de chef qui servît d’arbitre, c’était aussi préparer querelles entre villages, luttes de partis à l’intérieur de chacun d’eux et, par le jeu de la solidarité unissant les fractions d’un même groupe, intéresser au moindre conflit la vallée tout entière. Chez les Berbères, après la conquête et la fixation au sol, le maintien, au moins temporaire, de l’unité du groupe et une sorte de paix sont à ce prix : un antagonisme toujours menaçant, mais que la division même et la répartition des forces neutralisent en partie. Dans la suite, l’opposition des intérêts aggravant les divisions les plus profondes, il arrive que, par expulsions, émigrations volontaires ou renversements d’alliance, un certain regroupement se produise. Aujourd’hui, dans l’Assif Melloul, la première « moitié » — Aït Brahim — occupe seule la haute vallée, et la seconde — Aït Yazza — la basse vallée. Mais, à l’intérieur de chaque « moitié », les villages comprennent toujours des familles appartenant à plusieurs des clans de la fraction (v. p. 50).

ALEMRHO. HAUT ASSIF MELLOUL. — Tandis que le ksar du Todrha est déjà une cité, le village Aït Hadiddou est encore une simple agglomération sans vie politique particulière. On l’appelle « irhrem », mot qui désigne aussi la maison. Dans la communauté de la tribu, l’unité est encore le clan — « irhs », l’os, le noyau, — d’abord famille au sens large, qui, au fur et à mesure de son développement propre et de son accroissement par adjonction d’alliés ou de vassaux, se subdivise en « petits clans », devenant elle-même clan supérieur. Et ainsi, sinon toujours jusqu’à la tribu (taqbilt) qui semble bien n’être parfois qu’une fédération de clans déjà très développés, du moins jusqu’à ses grandes fractions. A chaque échelon d’une certaine importance, — leur nombre varie selon l’âge du groupe, — les clans se répartissent en deux factions (leff, plur. : lelfouf) ou « moitiés », selon les liens du sang et les alliances. Curieuse division qui semble indispensable au groupe pour prendre conscience de lui-même et vivre.

En temps normal pas de chef, ni dans la tribu ni dans ses fractions. Les notables réunis (jemâa) réglaient les affaires communes. Souvent, toutefois, l’influence d’un personnage religieux (agourram) ou de l’aîné d’une famille puissante, « tête de son leff », était prépondérante.

Quand un conflit était imminent, les deux groupes en cause se donnaient un chef de guerre (amrhar Ibaroud). Ses pouvoirs réels variaient selon l’importance de sa famille, son autorité personnelle et celle des « répondants » qu’il choisissait dans chacun des clans de son groupe.

Aujourd’hui, l’administration a placé des « imrharène » à la tête des grandes fractions de la tribu et dans chaque village. Mais naguère le village non plus n’avait pas de chef politique. En octobre, on élisait simplement — on le fait encore aujourd’hui en quelques endroits — un « amrhar du canal » (amrhar, plur. : imrharène — « l’Ancien »), chargé de répartir l’eau d’irrigation, de surveiller les cultures, de réprimer les délits de pacage et, accessoirement, de recevoir les voyageurs avec le produit des amendes.

Après l’élection de l’amrhar du canal on glisse une touffe d’herbe sous son turban, du côté droit « pour que l’année soit de droite ». Choisi pour un an, il est de préférence réélu s’il a porté chance aux récoltes.

Les Berbères qui, dans l’antiquité, rendaient un culte à leurs rois, croient à la « baraka », à la vertu surnaturelle du chef, quel qu’il soit, et aux bénédictions qu’elle attire. Si la récolte est mauvaise, si des calamités surviennent, le chef est responsable : en disgrâce auprès de Dieu, la « baraka » lui a été ôtée.

AÏT HADIDDOU D’AGOUDAL. — Turban et chemise de cotonnade, burnous de laine tissé à la maison. Les hommes portent aussi, surtout l’hiver, un haïk de laine qu’ils drapent à la manière d’une toge et un pantalon de coton.

Le turban, simple bande de mousseline tordue et enroulée autour de la tête (les cordelières croisées sont, chez les Ait Hadiddou, une très rare fantaisie), est une pièce importante du vêtement. On met son orgueil à l’avoir très gros. Naguère, en garantie d’un pacte, les parties échangeaient leurs turbans. Gage d’une nature spéciale. On croit qu’un lien subsiste entre l’objet et celui à qui il a appartenu. Le turban donné en gage permettait de punir le parjure : teint en noir, il était exposé pour attirer sur lui le malheur.

FEMME AIT HADIDDOU (AïT BBAHIM). — Coiffe des femmes mariées : voiles d’un noir bleuté retenus par des cordelières jaunes, rouges ou vertes, ornées de clinquant.

Haïk drapé directement sur la peau; mante de laine rayée noir, blanc, bleu marine, vert foncé, rouge, où le noir et le bleu dominent. Pas de pantalon. Seules en portent quelques femmes légères, veuves ou divorcées (timdwal, sing. : tamedwoult).

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Femme Aït Hadiddou (Aït Brahim).

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Femme Aït Hadiddou de l’Imdrhas.

FEMME AÏT HADIDDOU DE L’IMDRHAS. — Coiffe écrasée, mante blanche à rayures bleues, analogues à celles des Aït Hadiddou-Aït Yazza du Bas Assif Melloul.

Fards communs à toute la tribu : sourcils passés au safran, points noirs au coin des yeux et au bout du nez, sur les joues miel teinté rouge. Au cou, coquillage-amulette, collier d’ambre. Bracelet d’argent.

FILLE AÏT HADIDDOU (AïT BRAHIM). — Coiffe plate des filles (cf. p. 107). Sourcils soulignés d’un mélange de suie et de safran, collier d’ambre. Le safran et l’ambre, couleur de soleil, effraient les « jnoun », peuple de l’ombre.

Koheul autour des yeux, points de suie sur le nez. Le noir est de mauvais augure ; d’où les vertus de la suie et du koheul en magie homéopathique (cf. p. 84).

Sur les joues, miel teinté rouge. Le rouge neutralise le mauvais regard. Le miel est la « salive du Prophète ». Doux, il appelle ce qui est doux. Avant de faire son premier couscous, la jeune mariée Ait Hadiddou enduit ses doigts de miel; pour attirer l’harmonie et le bonheur autour d’elle, elle partage ensuite une boule de ce couscous entre les assistants et dit : « Nous partageons la douceur ! »

C’est avec un bijou d’argent que la mariée partage la boule de couscous, car l’argent évoque franchise et pureté. Ici, retenant le haïk, deux fibules d’argent. Sur ces fibules, ornement en croix rappelant le nombre cinq; en haut et en bas, une stylisation de la main (cf. p. 70); au centre une perle bleue, contre l’ « œil des gens ». L’œil bleu, très rare, est le plus redoutable. Les fibules de cette forme sont appelées « empreintes du chacal ». Les contes berbères prêtent beaucoup à « Mon Oncle le Chacal » et la magie utilise certaines de ses « vertus ».

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Fille Aït Haddidou (Aït Brahim)

AÏT HADIDDOU DE L’IMDBHAS. DISPOSITION DES CHEVEUX sous LA COIFFE (cf. p. 107). — Le faux chignon de chiffons et de laine teinté de henné qui rehausse la coiffure contient ordinairement une petite pierre de sel. Le sel éloigne les « jnoun », et il est ce qui donne du goût. La mariée entrant chez son mari jette sur le seuil une poignée de sel « pour qu’on trouve du goût à ses paroles ».

ENFANTS A AGOUDAL. — Jusque vers sept ans on rase le crâne des filles (ici vêtues de mantes sombres), en laissant franges, crêtes, mèches pendantes dont la forme varie selon les clans — ou le saint auquel l’enfant est vouée.

Dès l’enfance on rase les cheveux des garçons, sauf ordinairement une crête (p. 111, petit garçon de profil, à demi caché), puis, plus tard, une simple touffe que gardent parfois les hommes.

On voit souvent de très petites filles déjà maquillées (v. p. 110). Il ne s’agit pas de coquetterie, mais de protection

DANS LE GRENIER-CUISINE. — Une pièce sombre, en haut de la maison, qui sent le fourrage et la fumée refroidie. Un creux dans le sol en terre battue et trois pierres pour le feu. Un trou dans la terrasse pour la fumée, par où tombe la lumière.

Le jour de son mariage la femme est entrée là portant un petit garçon sur le dos et un agneau dans les bras, afin que, comme le chantaient les invités, « les enfants mâles et la richesse suivent sa sandale ». La mère de son mari lui a tourné la tête vers l’Orient, elle l’a fait mettre à genoux auprès des pierres du foyer en disant : « Voici ta place ! » Puis, à la façon du chamelier qui veut immobiliser sa bête, elle lui a lié les genoux avec la corde qui lui servira toute sa vie à porter le fourrage et le bois.

Dans presque toutes les tribus, le futur mari verse à ses beaux-parents une dot qui ressemble fort à un prix. Cette dot devant être rendue en cas de divorce, c’est pour l’union un gage très lourd de stabilité. Pas de dot chez les Aït Hadiddou. Les femmes y gagnent une extraordinaire indépendance. Celles qui ont eu successivement cinq ou six maris ne sont pas rares.

Chez les Beraber la polygamie est l’exception. Seuls quelques riches ont plusieurs femmes. La femme est chargée de la plupart des gros travaux. Elle tient néanmoins une grande place au foyer. Elle est, dit le proverbe, « la poutre maîtresse de la tente ».

LE BOIS. — Pas d’arbres dans l’Assif Melloul. Les femmes, armées de l’« ayezzim » (sorte de hache-pioche dite, en Haute-Provence « coupe-canal ») et de la corde en laine et poil de chèvre, vont en bande chercher, parfois très loin en montagne, touffes d’herbes sèches et plantes épineuses dont elles ramènent d’énormes charges.

NOURRITURES. — Dans l’Assif Melloul, moutons et chèvres sortent tous les jours, sauf pendant les quelques semaines où la neige couvre le sol, mais les vaches restent ordinairement à l’étable. Dans ce pays à face toute minérale, le fourrage est la grande préoccupation des femmes. Les Aït Hadiddou font peu de foin. Ils ont au fond de la vallée quelques prés irrigués, quelques luzernières, mais une poignée d’herbe cultivée c’est une bouchée de moins pour les gens, aussi utilisent-ils en vert les moindres plantes sauvages.

On donne souvent aux vaches une sorte d’ajonc (azarif) dont on a flambé les épines et disloqué les tiges au pilon (v. p. 118).

Ci-dessous, la femme assise au premier plan pile des noyaux de dattes. Ils viennent du Todrha ou du Ferkla où les dattes, réduites en pâte, sont conservées sous forme de pains qu’on enveloppe de feuilles de palmier tressées ; les noyaux, nourriture du bétail, sont vendus à part.

L’EAU. — Sous le soleil qui tue, dans la soif du roc et de la poussière, le Berbère sait le prix de l’eau. Il aime l’eau vive, il la désire; pour lui son jaillissement est vraiment source de vie. A l’eau maternelle il prête toutes les vertus. Elle guérit, elle chasse les « jnoun » : il en asperge les malades, le bétail, la maison. Mais surtout l’eau féconde et purifie. Les femmes qui craignent d’être stériles s’y baignent. Avant la prière, les ablutions délivrent de la « crasse du monde ».

Le jour de l’Achoura, anniversaire de la première pluie, est la grande fête de l’eau. Ce matin-là on la répand en abondance; dans le Sud, on s’en jette de pleins seaux pour se pénétrer de sa vertu et pour que l’année soit pluvieuse.

Dans la vie de chaque jour, c’est la femme qui est la prêtresse de l’eau. C’est elle qui la puise, c’est par elle que se répandent ses bénédictions. Le soir de son mariage, on l’a conduite en cortège à la source. Là, avant qu’elle n’emplisse le seau de bois qui désormais lui servira à traire, sa mère a souhaité que Dieu lui donne le « beurre » de la prospérité.

ENFANCES. — Très tôt la petite fille travaille. Elle va à l’eau, trie le grain, tourne la meule, file la laine. Le garçon, quand il ne garde pas le troupeau, est libre.

Cependant, plus qu’en d’autres pays, chez les Berbères l’enfant est roi. Les petits enfants, qui « entendent la conversation des anges », sont une bénédiction et une sauvegarde. Un proverbe dit : « Si Dieu n’a pas encore détruit le monde c’est à cause des animaux et des petits enfants qui ne parlent pas. »

« TOUT EST VANITÉ, SAUF LA LAINE ET LE BLÉ. » — C’est un proverbe. Il souligne ce réalisme paysan, porté au solide et à l’immédiat, qui est un des traits de l’esprit berbère. Ne pas s’y tromper. Pour leur Foi

ces gens savent aussi mourir de faim.

DÉPIQUAGE ET VANNAGE AUX AÏT ALI Ou IKKO (IMDRHAS). —

Des bêtes, mulets, juments, vaches, tournant autour d’un piquet, foulent les épis (v. p. 16); on vanne à la pelle de bois. Chez les Aït Hadiddou l’homme laboure, mais c’est la femme qui moissonne. Dans la fraction Aït Brahim, un homme se déconsidérerait en prenant la faucille. Le vannage et le dépiquage sont au contraire strictement réservés aux hommes. La femme, impure, ne pénètre pas sur l’aire (v. p. 28).

FILEUSE. — La femme Aït Hadiddou a fait un pacte avec les brebis. Le jour de son mariage elle a posé son pied sur le cou de celle qu’on allait sacrifier, elle a dit : « Je m’appuie sur toi. Tu ne te sépareras de moi qu’en te séparant de ton âme ! »

Sa vie est liée à la vie du troupeau. Sa vie de travail et aussi sa gloire d’associée; car l’accroissement du troupeau dépend de la chance qu’elle porte à son mari. « II y a trois choses qui rapportent, dit un proverbe : le labourage quand on s’y applique, la mort de l’oncle si l’on est héritier, la femme qu’on épouse si les frisettes de son front attirent la chance. »

CARDAGE ET FILAGE DE LA LAINE. — II y a beaucoup de mystère et d’étranges vertus dans la laine. De toison elle devient fil et de fil vêtement, elle est blanche, couleur de bon augure, elle participe à la « baraka » de la brebis et du bélier : ses charmes sont puissants. Un flocon de laine passé dans la coiffe suffit à assurer la protection de la fileuse (à gauche sur la photo). On noue un brin de laine à la patte du mulet, de la jument, à la queue de la vache qu’on vient d’acheter, pour attirer sur eux la bénédiction. Chez les Aït Hadiddou, le matin du mariage, on enroule un fil de laine autour des doigts de la mariée. Le mari, le soir, le déroulera.

OURDISSAGE. — Opération délicate. Il y a dans ces fils qu’on entrecroise tant de fatalités qui se nouent, si le Diable s’en mêle. C’est habituellement une vieille femme qui la dirige et fait le va-et-vient avec la pelote.

« Vieille femme, pire que Satan », le met en fuite.

LE MÉTIER A TISSER. — Le métier berbère est si rudimentaire qu’il n’a pas encore de nom : on l’appelle « azetta » — la chaîne. Ce n’est en effet qu’une chaîne tendue verticalement entre deux planches, ensouple et ensoupleau, fixées sur deux montants retenus par des cordes. Un fil sur deux est maintenu légèrement écarté de la verticale par une lisse. Les deux nappes ayant été croisées lors de l’ourdissage, un roseau glissé entre elles, qu’on élève et abaisse alternativement, modifie leur position et permet l’entrecroisement des fils de trame. Pas de navette. La trame est passée à la main et tassée à l’aide d’un petit peigne de fer à manche de bois.

Chez les Ait Hadiddou on tisse à la maison haïks, mantes et burnous. Pour faire une de ces pièces, il faut environ un mois. Pas de couvertures ni de nattes; on les achète aux tribus voisines. Ce sont les femmes qui tissent, mais elles ne cousent pas. Rien n’est cousu dans leur vêtement. Les burnous des hommes, comme leurs chemises et leurs pantalons quand ils ne sont pas achetés tout faits, sont ordinairement taillés et cousus par le « fqîh » — clerc, maître d’école du village. Ce sont aussi les hommes qui tricotent jambières et calottes.

On ne saurait manier le métier à tisser avec trop de précautions. Si, en passant la trame, la main traverse une des nappes de la chaîne, quelqu’un mourra.

Travaille-t-on à deux, l’une introduit le fil d’un côté, l’autre de l’autre; si les fils, trop courts, laissent un espace entre eux, « c’est un linceul » ! Dans certaines tribus, les mères, pour préserver la vertu de leurs filles, les font passer trois fois sous le métier, la chaîne étant montée. Avant leur mariage, il faut qu’un rite contraire rompe le charme. Un mourant est-il depuis longtemps à l’agonie, c’est que son âme a de la peine à se détacher. On lui passe sur le corps une ensouple avec ses fils de chaîne coupés, pour « lui faciliter la mort ».

« Ouzia ». Achat d’une bête en commun et partage de la viande. C’est une action bénie. On fait « ouziâ » en tout temps, mais c’est à l’occasion des fêtes que l’ « ouziâ » prend tout son caractère d’acte d’union de communion — et de charité.

La bête tuée et découpée, on s’assemble près de la mosquée du village, et on tire les parts au sort.

On recourt au sort chaque fois qu’il y a une désignation ou une répartition délicate à faire. La viande est un luxe chez les Aït Hadiddou qui se nourrissent surtout de laitages et de bouillies. Aux repas, elle est scrupuleusement divisée en parts égales que les convives tirent entre eux. La nourriture est rare. On ne plaisante pas à son sujet.

(Les hommes en burnous sombre et jellaba rayée qu’on voit ici sont des Mokhaznis, gardes indigènes étrangers à la tribu.)

LA POUPÉE. — Un os, un bout de chiffon, des grains de maïs. Ce n’est pas un poupon. On l’appelle « tislit », mot qui désigne à la fois la fiancée et la jeune mariée.

Les filles ne jouent guère à la poupée. C’est un jeu dangereux. Le signe, l’image, si faciles à manier, donnent trop aisément prise sur ce qu’ils représentent. Aussi dans beaucoup de tribus n’y a-t-il que les grandes personnes qui fassent des poupées et qui s’en servent. Chez les Aït Mguild (Moyen Atlas), on sculpte une poupée de bois à la ressemblance de celui dont on veut se venger et on l’expose devant sa tente.

Même chez les enfants, le jeu est souvent mal dégagé du rite. Dans le Tadla, au moment de l’Achoura, vieille fête agraire à peine islamisée, les petites filles font avec des os et des chiffons le « Père Achour » et sa « tislit ». Elles les promènent en chantant, sollicitant les offrandes; puis les enterrent le jour de la fête.

Chez les Aït Hadiddou, en temps de sécheresse, les enfants portent en procession une autre sorte de poupée, « Tarhonja » — la Louche — celle qui fait pleuvoir. D’ordinaire « Tarhonja » est habillée en mariée. Dans certaines tribus on l’appelle « Tislit ounzar » — la Mariée de la Pluie (v. p. 82).

MARÉCHAL, FERRANT. — Le travail du fer est dangereux. Les génies hantent le feu et le charbon de bois est, à cause de sa couleur, de si mauvais augure qu’on prend toujours la précaution de l’appeler « le fort » ou « le blanc ».

Ce sont habituellement des noirs ou des métis venus du Sud qui travaillent le fer. Avec quelques menuisiers et savetiers dont plusieurs sont aussi originaires du Sud, les forgerons sont chez les Aït Hadiddou les seuls artisans. Leurs familles forment dans les villages un clan à part — « Imzilène », les Forgerons — parfois craint, plus souvent méprisé.

Leur patron est cependant Sidna Dawoud — Notre Seigneur David — le père de ce grand magicien qu’était Salomon. Sidna Dawoud dont les Chrétiens, assure le proverbe, « ont pillé l’échoppe »; ce qui explique une fois pour toutes les misérables réussites dont ils sont si fiers.

PRÉCAUTIONS. — Souvent, à l’approche d’un étranger, les femmes ramènent devant leur bouche un coin du voile ou le bord de la mante. L’étranger traîne avec soi toutes sortes d’influences, de génies bons ou malins. Or il arrive que des « jnoun » entrent par des lèvres laissées distraitement ouvertes. Pris au dépourvu, on mettra sa main devant sa bouche (v. p. 128). Il n’y a pas de protection plus prompte et plus efficace.

Dans la main, si personnelle, il semble que se concentrent tous les pouvoirs. C’est la main qu’on serre et qu’on baise. C’est la main qu’on joint à la main d’autrui, doigts entrecroisés (chebbak) pour sceller l’union des volontés. C’est la main qu’on ouvre, doigts brusquement écartés, — « cinq dans l’œil d’Iblis ! » — pour conjurer le sort. Ce sont les mains qu’on impose. Et celui qui prie tend les mains, paumes tournées vers le haut, pour appeler et recevoir.

En vérité, la main est l’instrument d’une telle puissance que sa simple image participe à sa vertu (v. p. 70).

MAROC CENTRAL ( J. Robichez ) – Page 3 Maroc154

Arrivée des transhumants, montage des tentes.

HAUT PAYS AIT HADIDDOU. — Vue prise des hauteurs qui dominent l’Almou n Ouensa, en direction du nord-est.

Chez les Aït Hadiddou de l’Assif Melloul, la transhumance d’été commence en avril. On va camper dans le haut pays, entre 2.500 et 3.000 m., à l’ouest et au sud-ouest de la vallée, à l’Almou n Ouensa et aussi autour des Lacs (v. carte III, B.).

Une partie des familles demeure au village; mais presque tous s’arrangent pour aller passer quelques jours sous la tente. Car c’est une fête. Après le maigre hiver, avril, mai, juin sont les mois joyeux de l’herbe, du lait et du beurre. Beaucoup redescendent en fin juillet pour la moisson, mais certains restent en montagne jusqu’aux premières gelées de septembre. L’hiver, quand la neige vient, quelques gros propriétaires envoient leurs troupeaux au sud de l’Atlas, dans les steppes de leurs alliés Aït Merrhad, ou, en vertu d’accords spéciaux, dans les basses vallées des Aït Sokmane et des Aït Seri, sur le versant nord.

Les règles du pacage sont strictes. Dans les terres de parcours, certaines enclaves, généralement des cuvettes au fond herbu (almou), sont réservées à un groupe ou périodiquement mises en défens (agoudal). L’herbe est rare. Bien des guerres ont commencé par des querelles de bergers. C’est en suivant leurs troupeaux à la quête de l’herbe que, au cours des siècles, les tribus beraber se poussant les unes les autres sont remontées du Sud vers le Nord (cf. p. 93).

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Petite tente de bergers Aït Yazza.

PETITE TENTE DE BERGERS AÏT YAZZA. — L’espace couvert par la tente est rectangulaire. Au milieu, deux montants soutiennent la poutre faîtière qui sépare le toit en deux (v. p. 149). Tout autour des montants plus petits maintiennent les bords du toit à une certaine hauteur; de ces bords tombent des bas côtés formant murs, qu’on relève et abaisse à volonté. La tente est lourde. Quand elle est de bonne taille, il faut plusieurs bêtes pour la porter. Elle est le plus souvent en grosse laine teinte en noir et quelquefois en fibre de palmier nain. Elle est très fraîche l’été et, grâce au feu de la cuisine, relativement chaude l’hiver. Des tribus de moyenne montagne comme les Aït Sokhmane y vivent sous la neige.

LE MOULIN. — Deux petites meules, un axe et une poignée de bois. Le grain est introduit par le trou de l’axe, évasé vers le haut. La farine, recueillie sur une peau de mouton, est ensuite grossièrement tamisée.

C’est une pièce capitale du mobilier. Autour des pierres du foyer et du moulin, toute la vie domestique, travaux et rites, se concentre. Dans beaucoup de tribus, pour obtenir à coup sûr la protection d’un chef de famille, il suffit à une femme en fuite d’entrer chez lui, de saisir la poignée de la meule et de faire le geste de moudre.

LE BERGER. — Chez les Aït Hadiddou, ce sont les garçons qui gardent le troupeau.

Calotte de tricot noire et blanche, musette de laine brune pendue à l’épaule, sandales de peau de vache ou de peau de chameau, poil dehors; tunique de laine et vieux burnous si reprisé, fait de tant de pièces cousues ensemble qu’il est devenu une sorte de toison. C’est le burnous porté habituellement par les bergers. Il a été adopté par certains « foqarâ » (sing. : faqir, pauvre), ascètes et mystiques mendiants.

LE TROUPEAU. — « Tout vient de moi », dit la brebis dans un proverbe. Pour le pasteur Aït Hadiddou, les brebis, intimement associées à sa vie, sont la source de tous les biens matériels. Elles sont si expressément la Richesse que la langue ne distingue pas encore « cheptel » et « capital ». « Lmal » signifie à la fois « les biens » et « les troupeaux ».

Toute chose a sa cause d’ordre surnaturel : si le mouton est une aussi précieuse créature, c’est qu’il recèle une « baraka » si forte que tout ce qui se rapporte à lui en est béni. Le bélier surtout a de puissantes vertus. Sa chair, qui les transmet à qui la mange, est la meilleure des nourritures. Le sacrifice d’un bélier est le plus efficace. L’avenir se lit sur l’omoplate de la victime. Souvent elle est gardée comme amulette.

Les anciens Berbères rendaient au bélier un véritable culte. Animal sacré du dieu Ammon chez les Egyptiens, il était particulièrement vénéré dans l’oasis berbère de Siwah. Aux Zenaga, près de Figuig, des gravures rupestres le représentent la tête surmontée d’un disque. D’après El Bekri, au XIe siècle une tribu berbère du Haut-Atlas adorait encore le bélier.

ABRI sous ROCHE DANS L’AKKA N SOUNTAT. — Les transhumants pauvres s’installent parfois sous un rocher. Mais des précautions sont à prendre : les « jnoun » hantent volontiers trous et cavernes. D’où un culte des grottes, très développé chez les Berbères.

Dans le haut pays Aït Hadiddou, une grotte, « Akhiam imsekht Rbbi » — la tente métamorphosée par Dieu — renferme, selon une légende qu’on retrouve dans beaucoup de tribus, toute une noce changée en pierres. Les femmes s’y rendent en pèlerinage.

TRAITE DES CHÈVRES. — « Qui n’a pas de lait chez lui n’a rien », dit un proverbe. Et un autre : « Qui n’a pas de lait chez lui n’a pas d’amis. »

On s’empresse de présenter du lait à l’étranger qui approche de la tente. Une politesse ? Non, en montagne c’est encore une précaution. Le lait met les relations sous le signe de la blancheur et de la douceur. Partagé, il crée un lien qui peut être aussi fort que celui du sang (Tada, alliance par allaitement). Enfin on a tout à craindre des influences qu’apporte l’étranger; or, en magie aussi, le lait est un antidote.

Comme tel on l’utilise en de multiples occasions. Quand la clavelée se déclare dans un troupeau, le berger recueille du pus en pressant les pustules des bêtes malades, il le mélange à du lait, y trempe un gros fil et, avec une aiguille, passe le fil imbibé à travers l’oreille des brebis qui ne sont pas encore atteintes. Ainsi, la maladie, contenue dans le pus mais neutralisée par le lait, traversera le corps des bêtes sans leur faire de mal…

En vérité, parmi toutes les choses qui nous furent données après l’herbe verte, le lait est un « don spécial de Dieu ».

Sous LA TENTE, COTE DES FEMMES. — La tente est divisée en deux moitiés par les montants qui soutiennent la poutre faîtière. La disposition intérieure est toujours la même. A gauche, pour qui de la tente regarde vers l’entrée, on fait la cuisine, là se tiennent les femmes; le côté droit est plus spécialement réservé aux hommes. Quand on reçoit des

étrangers, on tend entre les deux moitiés un haïk ou une couverture (v. p. 39)

Du côté des femmes, sur le devant et vers l’extrémité de la tente, le foyer — on distingue, à droite sur la photo, une bouilloire posée sur trois pierres; à l’autre extrémité, tendu sur des piquets, le filet où l’on serre provisions et ustensiles.

Au milieu, sous la poutre faîtière, avec le coffre et les sacs de grain, on range les bâts des animaux, les nattes, les tapis, les couvertures.

Les poules et, pendant la grosse chaleur ou les nuits froides, les petits des animaux, ont aussi leur place sous la tente.

BATTAGE DU BEURRE. — On bat le beurre dans une peau de chèvre. Certains rites augmentent merveilleusement le volume du beurre qui se forme. Mais sa « baraka » peut aussi être volée par les voisines. Il y a des précautions à prendre. On garde le beurre dans des outres ou des cruches ; le plus souvent, il se mange rance. Les Aït Hadiddou font aussi un peu de fromage, qu’ils laissent durcir. Mais le lait est, en grande partie, consommé tel quel ou légèrement aigre.

Comme l’huile et la graisse, le beurre est une créature bénie. Dans beaucoup de tribus, la jeune mariée entrant chez elle enduit de beurre le linteau de la porte ou la poutre de la tente pour attirer l’abondance au foyer. De gens qui n’ont ni bonté ni chance, on dit : « Pas de graisse en eux ! » (v. p. 124).

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Sous la tente, côté des femmes.

TISSAGE D’UN FLIJ DE TENTE. Les tentes sont ordinairement en laine. On les tisse par longues bandes — « aflij », plur. : « iflidjène »

(arabe : flij) sans se servir à proprement parler de métier. La chaîne est tendue entre des piquets fichés en terre; deux montants, qu’on déplace au fur et à mesure de l’avancement du travail, maintiennent la lisse. L’entrecroisement des fils de trame est obtenu comme avec le métier de haute lisse qui sert à tisser les vêtements (v. p. 137) ; les fils sont tassés à l’aide d’une barre de bois. Les flijs sont ensuite teints en noir, puis assemblés pour former la tente. Périodiquement on change une ou deux bandes, en plaçant toujours les neuves au milieu, partie qui fatigue le plus.

La couture de la tente est, en beaucoup de tribus, l’occasion d’une petite fête à laquelle prennent part les voisins. Les réjouissances s’accompagnent de gestes et de paroles, formant parfois comme l’ébauche d’un drame, qui ont pour objet d’empêcher les flijs de laisser passer la pluie. Chez les Aït Ndhir, par exemple, la tente montée, la maîtresse de la tente feint une grande colère et sort. « Qu’est-ce qui te prend ? disent les voisines. — La tente neuve fait des gouttières, répond-elle, je m’en vais ! » Elles la ramènent en disant : « Par Dieu, reviens à ta tente, jamais plus elle ne laissera passer les gouttes ! »

Chez les Aït Hadiddou de l’Assif Melloul, seules les femmes Aït Tazza tissent des flijs. Les Aït Brahim, eux, doivent acheter les leurs au marché. Leurs femmes n’en tissent pas, sans doute à cause d’une interdiction du genre de celle qui fréquemment, dans un groupe, frappe un acte ou un aliment. Pour ne pas s’exposer au malheur, une tribu par exemple ne tressera pas de nattes, un clan ne portera pas de burnous noirs, une famille s’abstiendra de manger du beurre, de l’huile ou du miel. On pense au tabou; mais on n’a pas trouvé trace de totémisme chez les Berbères. En général, l’interdiction semble avoir suivi un malheur particulièrement frappant, souvent une série de malheurs qui, à cause d’une coïncidence ou par suite des révélations d’un clerc (taleb), ont été associés à l’acte ou à l’aliment visés.

TROUPEAU AÏT MERRHAD A LA SOURCE DE L’ALMOU N OUENSA. — L’eau est rare. Les transhumants campent parfois très haut en montagne, à deux ou trois heures de marche de la source ou du puits. Ce sont les femmes qui vont à l’eau, avec des outres chargées sur des ânes. Comme l’œil de l’homme, l’« œil de la source » (tit n tarhbalout) révèle une âme vivante. Souvent la source est si active, si chargée de vertus qu’on l’appelle du nom d’un saint ou, simplement, « Lalla Tarhbalout » — Ma Dame La Source. Un cairn, des lambeaux d’étoffe, un œuf déposé dans l’eau témoignent du culte rendu, par les femmes surtout, à cette perpétuelle naissance.

Nous avons bivouaqué à cette source il y a 3 jours.