Jour 20

De Sidi Hamza au M’goun

Vendredi 3 septembre

La voisine de la maison à côté du bivouac nous a apporte au petit déjeuner les pains qu’elle a préparé hier soir avec la farine que nous lui avons fournis. Elle nous amène du petit lait de sa vache, apprécié par les garçons de l’équipe.

Depuis le bivouac nous cheminons sur un ensemble de collines rouges Tayart. La consigne direction plein sud. Une vague piste prend la direction Ouest, par un petit vallon. Après deux heures trente minutes nous apercevons une première maison en ciment. « L’batiment » comme on dit ici, qui nous annonce la vallée Oussikis.

La caravane des dromadaires nous rejoint. Ils ont effectué un parcours plus long sur une piste par la vallée.

La verdure des jardins et vergers apparaît. Cette vallée perpendiculaire à la haute vallée du Dadés appartient à une branche des Ait Atta ayant migré au cœur de l’Atlas. Dans chaque village quatre ou cinq maisons modernes indiquent que bon nombres d’hommes et de familles sont partis à l’étranger. Notre sentier serpente entre les jardins et nous traversons quelques villages très anciens.

Une petite porte ouverte au coin d’une maison en pisé m’intrigue. J’aperçois un homme âgé travaillant sur une machine à coudre manuelle. J’en profite pour faire réparer mon pantalon qui s’est ouvert il y a quinze minutes en me baissant pour prendre une image dans les jardins. L’homme est très sympathique, nous offre des pommes très fruitées et juteuses. Il demande de l’eau fraîche à un des quatre enfants arrivés depuis l’arrière de l’échoppe communiquant avec la maison. Il doit s’agir de ses petits enfants car ils sont très jeunes. Trois machines également Singer sont déposées dans un coin de la pièce, apriori hors d’usage vue la poussière et les objets dessus. Un tas de tissus colorés, posés en vrac sur des caisses, des robes accrochées au mur à des cloues, sans présentation. Pas une étagère. On vient ici pour commander un vêtement où le réparer. L’homme refuse mon billet pour son travail. J’insiste que l’argent est pour les enfants, il accepte.

L’homme étonné que nous venions à pied depuis vingt jours de Sidi Hamza et que nous rejoignons la vallée du M’goun. Le shibani parle avec Addi, et lui détail tout notre itinéraire, les noms de chaque lieux, et ceux que nous effectuerons les jours prochains. Il a parcouru à pied et probablement sur un mulet les montagnes et les vallées l’Atlas.

Les vergers de pommiers et les cultures sont secs. Quelques séguias au fond légèrement humide, la plupart ont même les algues des bords des canaux sont desséchées. L’automne s’est avancé par le manque d’eau, les branches des pommiers tombent, les pommes sont petites. Les trembles semblent les seuls à ne pas souffrir du manque d’eau, leurs racines doivent puiser dans la nappe sous les jardins. Il est agréable de marcher quelques centaines de mètres dans un sous bois. Incongru au cœur de cette aridités. Des haies de rosiers damaskina entre les cultures doivent embaumer les jardins au printemps.

Nous arrivons au douar ancien et principal d’Oussikis. Les ruelles du vieux village sont pavées de grandes dalles de pierres, plusieurs échoppes sont ouvertes, bouchers, marchands de légumes et de fruits superbes, épiceries drogueries où l’on trouve vraiment de tout. Même un coiffeur, où quatre personnes attendent leur tour. J’en profite pour réserver ma place.

Nous rejoignons un café pour boire et une limonade, la première depuis vingt jours. Une machine à café est posée sur le comptoir, et nous goûtons d’excellents cafés serrés.

Je rejoins le coiffeur – barbier qui avec minuties effectue une coupe élégance !

Nous demandons une grande omelette avec oignons, tomates. Les œufs ici sont « beldis » (fermiers). L’omelette est délicieuse, d’un jaune vif. Le village est très propre.

J’achète des pêches et du raisin muscat bien mûrs pour le dessert. Ce repas improvisé est apprécié, il faut dire qu’il est midi trente.

Nous continuons la traversée de l’ancien village en partie désaffecté. J’ai rarement vue de greniers fortifiés aussi élégants, où les architectes et Malhéms de l’époque effectuaient des décorations très originales. Dans l’un d’eux, des voix d’enfants jeunes sortent par les petites fenêtres. Au coin d’un de ces greniers sur le chemin, une dalle de pierre étrange avec plusieurs trous usés par le pilonnage de la poudre à fusils « affeurghdou ». Les guerres tribales « bouh’bah » ont dû être sanglantes.

Sur une aire de battage « anghral » et pavée, sèchent des pommes découpées en lamelles.

Nous sortons de la vallée par un quartier de maisons modernes.

Le sentier s’élève assez raide sur un plissement qui domine toute la vallée d’Oussikis. Chemin très fréquenté par les nomades montés sur de superbes mulets où des ânes, chargés de sacs en laine noir « taghralt », remplis directement d’orge où autres provisions, et cousus avec une grosse aiguille « issguini » toujours plantée dans le bât en paille.

Nous basculons au delà du plateau, puis remontée dans une vallée.

Les deux tentes du bivouac sont déjà montées sur une colline au dessus d’un puits. Altitude 2170 mètres, cinq heures de marche, environ dix huit kilomètres sur un parcours très varié.

Après-midi lessives, sieste, douche, chacun selon ses envies.

Le vent se lève en fin de journée et de magnifiques cumulonimbus s’étirent au nord des crêtes de l’Atlas.

Extraits du livre de Robichez « le Maroc central ». C’est la vie traditionnelle au milieu du XXe siècle. 1940.

« OUSSIKIS. — Sur le versant saharien de l’Atlas, à deux heures de marche à l’ouest du Dadès, vers 2.000 mètres, au milieu du désert de la montagne, une cuvette riante, pleine de vie. De hauts ksour de terre ocre, nets, plantés dru; des cultures soignées — deux, trois récoltes par an : toujours du vert. Des arbres : gros noyers en boules sombres, peupliers clairs et fragiles. Un étonnement pour qui descend du Nord par les pentes monotones et la pierraille des ravins; une fraîcheur pour qui remonte péniblement du Sud. L’Oussikis est une colonie Aït Atta, à proximité de leurs pâturages d’été. Des familles tirées des différentes tribus de la confédération la peuplent. Fixées depuis peu, elles se sont enrichies par le commerce avec les transhumants et les tribus de la montagne. »