Transhumance 2025
Jour 7
Les caravanes dévalent la haute vallée resserrée entre les pentes et les falaises qui conduisent au lac Izourar.
Les troupeaux s’étalent au pieds des pentes et les bêlements en résonance font échos.
Des campements et des azibs en pierres « Taski’f’t » des Ait Bougmez aux pied des pentes sont habités depuis une dizaine de jours. Chaque famille retrouve son emplacement aménagé « Amazir » utilisé l’année précédente, comme des bergeries très précaires.
La vallée s’ouvre à l’Ouest, la matinée s’écoule lentement, les touffes de plantes fleuries forment un magnifique pâturage pour les troupeaux. Ito et Brahim freinent les chèvres pour qu’elles broutent ce pâturage fournît.
L’ambiance est magnifique ce matin, nous apercevons sur l’horizon de la vallée la plaine du lac Izourar, des traînées vertes de végétations rases ont poussé. Il n’y a pas d’eau, dans le lac cette année, normal puisqu’il a si peu neigé.
Le grand troupeau de chèvres d’Ichou Baha nous rattrape en marchant sur le flanc Nord des pentes, puis à notre niveau, les deux bergères viennent discuter avec Ito, les bêtes se rapprochent, quelques-unes changent de troupeau. Les bergères ont vraiment l’œil pour retrouver leurs chèvres, principalement noires.
Nous rejoignons Étienne avec Ali venus de Marrakech pour effectuer la deuxième partie de la Transhumance. Étienne a déjà vécu huit ou neuf transhumances. Aujourd’hui âgé de presque quatre-vingt-dix ans, j’ai préféré qu’il n’effectue pas la première partie pouvant trouver des conditions difficiles au passage des trois cols en altitude. Nous accueillons Étienne, il arrive joyeux et en bonne forme, il connaît toute l’équipe qui l’embrasse avec fraternité. C’est aussi un « ancien », et dans la tradition le respect est grand. Depuis trois jours Étienne à remonter la haute vallée de Bougmez, bivouaqué au lac Izourar et hier soir il a dormit dans l’azib de la famille Ahalfi.
Notre caravane des bagages s’arrête au puits à l’entrée du lac Izourar pour faire boire les chameaux et remplir quelques bidons d’eau. Nous les rattrapons juste avant leur départ et nous pouvons faire route ensemble.
Le soleil en chauffant a fondu les nuages ce matin et il est agréable de marcher entre la terre rose-grenat du lac et les bandes d’herbes vertes comme un gazon ras.
La caravane de notre famille nomade vient juste d’arriver au campement choisît sur la rive Ouest du lac.
Nous déchargeons nos chameaux à côté.
FORMATION du LAC IZOURAR
« S’est effectué par suite d’un glissement rocheux il y environ un million d’années, qui s’est étalé sur plus de 7 km2, en bordure d’un cirque glaciaire, barrant transversalement le haut de la vallée des Aït Bougmez, entre les massifs de l’Azourki et du Waougoulzat. Le lac d’Izourar s’est formé et la suite de milliers d’années d’érosions et s’est rempli de terre d’aluvion. Actuellement un lac temporaire et peu profond, se forme en amont de ce barrage lors d’orages intenses ou à la fonte des neiges.
Le plan de glissement, qui daterait du Salétien (Pléistocène inférieur), est bien visible sur le versant nord de la chaîne du Waougoulzat, (voir la carte) ». (Extraits d’une série d’articles réalisés par des scientifiques suisses de l’université de Lausanne en soutien au Géopark du M’goun).
Ychou prépare le repas de midi, une salade bien fraîches avec du riz et du thon.
Comme chaque année nous ne savons pas très bien le jour de passage du tizin Tighist sur le dernier plissement de l’Atlas au nord, et l’ouverture de l’Agdal (pâturages) de Tamda. Les nomades croisés parlent de vendredi. Et comme nous souhaitons dormir dans la vallée de Bougmez pour que les voyageurs qui ne connaissent pas cette splendide vallée puissent traverser les jardins, découvrir l’ingéniosité des systèmes d’irrigations et des cultures de ce jardin « d’Éden » situé au cœur des hautes vallées de l’Atlas central, surnommée « vallée heureuse » par André Fougerolles dans ces guides du haut Atlas. (L’un des premiers à avoir parcouru et recensé ces itinéraires, résultat de quarante années de découvertes à pied et à ski).
La famille nomade reste au bord de la plaine du lac Izourar, le troupeau profite du pâturage. Nous partons avec trois dromadaires et les bagages des voyageurs vers cette haute vallée. Nous dépassons les cultures de « bourgh » (cultures sèches non irriguées) l’orge à bien poussé cette année à la suite des pluies tardives.
Au passage de « l’arbre sacré » un immense thuya, nous découvrons le désastre de cet arbre complètement explosé, frappé par la foudre et brulé en son cœur il y a juste un mois. Il fallait neuf personnes bras tendues pour entourer la base de cet immense arbre sacré datant de plusieurs centaines d’années. À mon souvenir c’était le plus gros thuya que j’ai observé au Maroc. Il y a encore vingt ans on pouvait y voir une cinquantaine d’amulettes accrochées au bas des branches formant un immense parapluie, des bouts de tissus de vêtements de femmes enroulés sur des mèches de cheveux. Magie ancestrale datant de pratiques animistes ayant perduré avec l’Islam. L’objet de ces invocations sont toujours liées au mariage, à la fécondité mais aussi à la sorcellerie et à la magie noire pratiquée par des « F’kis » (Imam) fallacieux où des femmes « sorcières » qui officiaient leurs malédictions en contreparties d’argents et de biens.
Nous traversons le premier village, Zaouiat Oulmzi avec ses maisons en pierres et en pisé. Les jardins se succèdent, et nous descendons d’une terrasse à l’autre en suivant une sente où une séguia d’irrigation. La terre est magnifique, foncée, légère, les sillons effectués à la main avec « aguelzime » sorte de bêche recourbée. L’herbe est fleurie, en graines, par endroits déjà coupée et en bottes et sèche au soleil au pied d’un mur où en bordure d’un talus. Ici les vaches sont rarement visibles dans les jardins, car la surface est trop exiguë dans cette vallée encaissée. Les femmes (principalement) portent ces touffes d’herbes où de luzernes aux vaches qui restent dans la cour de la maison où dans une petite étable très sombre. Les vaches sortent parfois, conduite avec une corde pour aller boire à la rivière et manger un peu l’herbe qui pousse sur les talus en bordure des séguias d’irrigation. Les pommiers et les noyers sont également splendides cette année. Nous rejoignons Ait Ouham et la maison de la famille de Brahim Ahalfi pour aller boire le thé. J’ai grand plaisir à saluer chaque année cette famille. Le Papa de Brahim devenu âgé depuis quelques années ne peut plus transhumer vers le Saghro et les plaines sud l’hiver avec son grand troupeau de brebis. C’est son fils Youssef qui à reprit le travail de berger. Étienne est aussi ravi de retrouver cette famille. Nous entrons dans le salon simple, recouvert de beaux tapis en laine blanche aux motifs de laine noire. La sœur de Brahim arrive avec « lamrasselle », bouilloire avec un récipient pour se laver les mains. Alors le thé devrait-être accompagné ! Après un délicieux thé parfumé d’une menthe très odorante, deux grands tajines arrivent, il est 16 heures !
Nous reprenons la traversée des jardins très luxuriants cette année, l’eau s’écoule dans toutes les séguias, l’herbe et une multitude de fleurs colorées. Les arbres pommiers, noyers, trembles sont d’un vert lumineux, l’orge et le blé très abondants. Quelle joie et contrastes, après avoir traversé la montagne du haut Atlas central, venant du versant sud et de l’aridité des hauts plateaux. Dans les jardins je croise un homme rencontré il y a plus de quarante ans, boucher à Tabant et qui habite au cœur des jardins à Ighirine, « hunta Ja -pire », à l’époque j’avais un chien « bas rouge », il s’en souvenait. Retrouvailles !
Nous remontons les ruelles du village d’Ighirine pour rejoindre la maison de la famille Boutkhoum, de Zineb et de Brahim (guide-cuisinier). Les trois dromadaires sont baraqués dans un petit jardin dont l’orge vient d’être coupé. Ils se régalent goulûment de bottes d’herbes séchées que leurs amènent des enfants venus les observer.
Nous sommes accueillis par Mimoun Boutkhoum, thé servit dans un magnifique salon tout en longueur et recouvert de tapis de laine. La douche chaude est appréciée pour tous. Nous nous répartissons dans les différentes chambres.
Soirée bien sympathique, délicieux couscous servit dans des grands « tazleft » plats en bois de noyer. C’est le plat principal que l’on trouve sous la tente chez les nomades où chez les habitants des hautes vallées, utilisés pour manger le couscous mais aussi d’autres plats comme « télouèite ». Ce plat en bois peut être utilisé durant plusieurs générations.
Pourquoi la vallée de Bougmez à le fond si plat et la terre si fertile ?
Par suite d’un éboulement durant le Quaternaire dont la masse s’est décrochée de l’extrémité du Jbel Tirza et le cône de déjection de l’Assif-n-Arous prenant sa source à l’écoulement du plateau de Tarkedit au pied de la chaîne du M’goun.
Cet éboulement à bouché la basse vallée des Ait Bougmez en aval du village actuel d’Agouti, provoquant un lac qui s’étendait jusqu’en haut de la vallée de Bougmez. Le lac s’est rempli d’alluvions rendant la plaine de cette haute vallée très fertile. N’oublions pas aussi le travail incessant depuis des siècles des agriculteurs berbères pour effectuer toutes les muettes en pierres et les systèmes d’irrigation par les séguias qui ont permis ces jardins somptueux aujourd’hui.





