Transhumance 2025
Jour 6
Il est trois heures, je pointe mon nez hors du sac de couchage, quatre étoiles apparaissent dans une trouée des nuages.
Une bougie éclaire déjà la tente cuisine que je rejoins, le réveil est prévu à trois heures trente pour la grande journée des trois cols. Ychou et Brahim sont dans leurs sacs de couchages, ils ont allumé deux bouilloires qui sifflotent.
Nous décidons d’attendre encore vingt minutes. Je me replonge dans mon duvet.
Rapidement le ciel se dégage, thé, pain trempé dans l’huile ou la confiture. Nous enfilons nos chaussures et les grosses vestes, l’air humide est frais.
La caravane des nomades et notre caravane des bagages sont plus longues à se préparer dans la nuit noire. Un feu réchauffe et éclaire un peu le campement d’Ahmed où déjà Aïcha s’affaire.
Nous marchons à petits pas à la frontale, le sentier raide se déroule. Le jour pointe à peine à notre arrivée au col. Les nuages se sont reformés et se colorent en transparence avec les premiers rayons du soleil. Habituellement le soleil éclaire juste le col.
À l’Ouest « L’Ouzirimt » la haute vallée du M’goun, est brouillée par les nuages, une ambiance particulière, la montagne du M’goun inexistante. Les crêtes du jbel Wagoulzat sont enveloppées d’une masse nuageuse sombre qui avance. Ahmed est très inquiet. Il s’arrête sur un plat de la vire, dénoue les cordes qui attachent le bat de son mulet et étend une bâche pour protéger les bagages sur le dessus du chargement. La pluie menace sur l’horizon. Il part devant d’un pas rapide avec sa mule pour rattraper son troupeau et atteindre une des bergères et lui demander d’arrêter le troupeau après le deuxième col.
La caravane d’Ahmed et de Mohamed arrive, aidés par Brahim (fils de Touda, sœur d’Ychou). Les ânes chargés de la nurserie des chevreaux et des fillettes bien attachés et sous des couvertures.
La vigilance est grande ce matin et l’ambiance tendue, les bergers ne parlent pas, attentifs à tout incident, à une pierre qui chuterait d’en haut, un âne où un dromadaire qui dévierait trop au bord du vide.
Nous rattrapons Ahmed qui a aperçu cinq chevreaux détachés du troupeau et regroupés dans un petit creux. Il doit grimper dans la pente raide, pas simple de leur faire comprendre de continuer à l’horizontal pour rattraper le troupeau déjà loin.
Nous vivons un moment exceptionnel de cette rude vie des nomades et des bergers transhumants qui empruntent ces vires reculées du bout du monde, à trois mille mètres d’altitude.
Au même moment dans les villages et les villes du Maroc, les chaumières se réveillent gentiment, les enfants se préparent pour aller à l’école, la vie démarre avec un autre rythme.
La caravane de la famille nomade que nous accompagnons termine juste le passage le plus difficile, étroit et dangereux. Il y a deux ans, deux accidents s’étaient produits avec des ânes des M’goun ayant glissé emportant dans le vide une bergère. L’hiver avec la pluie le mur de soutient du chemin s’était effondré, il restait moins d’un mètre de largeur incliné sur la vire dans la falaise. Insuffisant pour des animaux chargés.
Il y a deux ans nous avions dû décharger tous les dromadaires, porter sur plus de cent mètres les bagages et même les bâts des chameaux tellement le passage était étroit et incliné. Nous avions passé les dromadaires un à la fois, avec quatre chameliers costaux pour les plaquer contre la falaise les retenant pour ne pas glisser. Notre chameau le plus haut s’était coincé sur le dévers de la falaise, et la tension avait était grande, pour délicatement, le rassurer et débloquer la situation. L’exercice avait duré plus de trois heures.
Durant l’été nous avions effectué une petite expédition avec sept personnes de notre équipe pour refaire le tronçon effondré. Je pouvais bien offrir cela après trente-cinq ans où nous avions presque chaque année accompagné la transhumance.
Voir la vidéo Sentier de falaise https://www.desert-montagne.ma/sentier-de-falaises/
Notre caravane avec nos chameaux chargés arrive, un peu délicat pour trois nouveaux dromadaires venus du désert qui ont le vertige et ne connaissent pas la pente. Nous les passerons un à la fois, rassurés par Brahim, Idir et Boulmane, ils franchiront les vires. Ychou et Ali ont été de bons compagnons pour conduire les autres dromadaires.
Nous franchisons le deuxième col vers onze heures. La descente du sentier est raide, mais pas de grands risques. Dès les plateaux vallonnés atteints, le sentier des caravanes est bien marqué. Quelques campements M’goun en contrebas, installés depuis une semaine pour les trois mois d’été, à l’altitude de trois milles mètres. Joie de partager la douceur de ces plateaux après les pentes raides. Nombreux troupeaux, soit des familles Aït Atta qui transhument, soit des M’goun. Les touffes épineuses commencent à fleurir, jaune, violet, blanc. Florence, botaniste chevronnée et passionnée, nous dévoile les noms de ces plantes et fleurs (Sitiz hérisson, Sitiz épineux, Alyson, Astragale).
Le ciel s’est complètement éclairci et bleu intense, en vingt minutes s’est rechargé, menaçant.
Les caravanes filent à vive allure pour franchir le troisième col, le tizi’n Ibroule.
Je reste à l’arrière, j’aime contempler ces étendues, Ychou et Ahmed sont partis avec le reste du groupe. Je m’arrête souvent pour photographier des fleurs et ces paysages époustouflants. Je partage avec Florence et Didier, les détails de ces lieux, de la vie des campements, des coutumes presque où complètement disparues que j’ai connu depuis plus de quarante ans, dont je parcours ces montagnes et vallées du haut Atlas.
À l’approche du col et en bordure du chemin nous pouvons observer un bloc de roche de gré rouge, « pierre à polir », autrefois utilisé pour affûter les poignards « aj’nouï » que les nomades et les villageois portaient en bandoulière en permanence.
Nous voici au troisième col, le « tizi’n Ibroule » (col de la grêle) à 3270 mètres.
Le vent souffle et je dois m’appuyer sur mon bâton pour tenir l’équilibre et expliquer à Florence et Didier l’histoire de cette multitude de tas de pierres empilées, comme des cairns, peut-être une centaine.
Descente pente nord du Tizi par un excellent sentier muletier jusqu’aux azibs sous « tarbalout », la petite source. Il commence à pleuvoir sur l’Azourki qui disparaît sous des nuages noirs, des trombes d’eau blanches s’avancent vers nous.
Nous apercevons le bivouac il est 14 heures 30, altitude 2830 mètres. Bravo l’équipe d’avoir monté le bivouac en si peu de temps avant que l’eau ne trempe tous les sacs.
Pluie irrégulière l’après-midi durant la sieste. Toute l’équipe s’est refroidie, les bergères, les chameliers, les voyageurs, moi-même. La fatigue de cette longue journée se fait sentir avec l’humidité de la pluie et les nuits précédentes de quelques heures.
Les dromadaires ont vraiment bien marché, le passage des trois cols était une épreuve. Félicitations aux chameliers, aux bergers nomades, aux voyageurs, une grande et belle journée.





