Sur les vires de la Transhumance, un passage s’est écroulé.
J6 – Vendredi 25 août 2023
C’est un grand jour pour toute l’équipe, nous terminons la construction du passage écroulé de cet ancien chemin utilisé par les nomades, les bergers et les habitants du nord et du sud de l’Atlas.
Avec la diminution drastique des nomades et des bergers, il y a donc peu de monde pour restaurer ces anciens chemins de vires, passages historiques empruntés par les caravanes.
Il aura fallu cinq jours de travail intense sur le site avec cinq à dix personnes suivant les jours.
Une petite semaine pour l’équipe des chameliers pour effectuer l’approvisionnement et le transport du ciment (1,7 tonne), et du sable avec les dromadaires venant du bout de la piste.
Deux jours de travail pour les trois chameliers pour améliorer à la pioche, l’accès du chemin du bas de la montagne au fond du M’goun pour rejoindre directement le tizin’ Tamgoumaghrt col à 3000 mètres d’altitude, pour permettre le passage de nos chameaux chargés de tout le matériel technique de construction, du bivouac et de la nourriture.
Deux jours à Ouarzazate pour Mohamed, Ali et Saïd pour préparer le matériel technique et pour moi une journée pour rassembler le matériel lié à la sécurité et pour la réalisation de ce projet un peu délicat.
Dernier repas sur le site, au menu ce midi maïs grillé amené ce matin par nos amis muletiers du M’goun de leurs cultures, et un magnifique plat de viande pour terminer la chèvre, accompagné de légumes.
Certains garçons comme Saïd se sont même rasés !
Je découvre depuis la vire un maigre Tuya accroché dans la falaise, qui prouve que des forêts couvraient les flancs Sud et Nord de l’Atlas jusqu’à 3.200 mètres d’altitude.
L’action de déboisement des villageois pour la construction de leurs habitations, le renforcement des murs des chemins d’accès et des terrasses des cultures, les poutres des azibs, le bois de chauffe des villageois et des bergers, la consommation alimentaire du feuillage coupé aux arbres par les bergers pour nourrir leurs bêtes en hivers. Tout cela ne me semble qu’une petite partie de l’extinction des forêts.
Pour moi cette disparition des arbres n’est pas climatique, je pense que ces forêts ont été brûlées par l’homme pour des raisons de sécurité, pour faire disparaître les animaux sauvages comme les lions, les panthères et d’autres prédateurs qui attaquaient leurs bêtes mais aussi les humains.
Brahim arrive avec quatre dromadaires pour charger tout notre matériel, complété par les deux mulets M’goun montés ce matin qui ont transporter le sable et l’eau qui nous manquait pour terminer le béton du jointoiement des pierres de dallage des dix-sept mètres du passage restauré.
Nous traversons les vires jusqu’au tizin Tamgoumaght, où nous retrouvons Idir qui nous attendait avec deux dromadaires chargés du matériel des chameliers qui avaient installé leur campement juste au-dessous du col versant Est pour que les chameaux puissent pâturer sans le risque de glisser dans les falaises.
Descente des pentes raides par le petit sentier en lacets, nous repassons devant le petit campement des nomades M’goun, installés tout proche d’une source. C’est Mohamd qui nous a vendu une chèvre dont nous nous sommes régalés plusieurs jours. Ses jeunes enfants devant le campement ne sont pas apeurés, le plus jeune, peut-être cinq ans répond avec une voix ferme que son Papa garde les bêtes la haut en nous montrant d’un geste la montagne, que sa Maman est partie chercher de l’eau de l’autre côté ; déjà un petit homme.
Nous rejoignons la gorge où la source réapparaît. Quelle beauté cette eau cristalline qui s’écoule d’une dalle à l’autre en un fil d’eau, venant du pied de ce cirque de montagne si aride. Comme le son d’un piano où le chant d’un oiseau, quelques notes d’une symphonie où d’une ode à la nature, musique poétique qui caresse l’âme dans ce désert minéral.
À côté d’une de ces flaques d’eau abritée du vent, pousse une sorte de menthe sauvage très particulière appelée « fleïo ». Parfume le thé, je l’apprécie particulièrement infusée dans du lait de chèvre chaud. J’en cueille un bouquet pour le ramener à la maison.
Les azibs M’goun se succèdent sur les deux rives, de beaux troupeaux de brebis de petites tailles, portant une superbe laine. Idir va saluer un berger au milieu de son troupeau lui demandant quelques détails sur le sentier que nos chameliers vont emprunter demain pour franchir le plissement Est du Wagoulzat par un passage qu’ils ne connaissent pas. L’homme est âgé et sa limite de pâturage se situe sur cet oued que nous descendons, son pâturage habituel est plus sur le sud du versant de l’Atlas, il est venu ici car le versant sud est trop sec cet été. Le berger lui dit être fatigué de courir les montagnes.
Nous croisons un grand mulet monté par une femme bergère M’goun qui chevauche un grand métier à tisser enrouler dans une couverture, dont le bois patiné qui dépasse montre qu’il a appartenu à plusieurs générations, accompagnée d’une autre femme, elle aussi très élégante. Marchant à l’avant de la caravane, à mon approche elles basculent leurs foulards sur le visage par pudeur pour ne pas les dévisager. La mule accélère et les sabots résonnent en frappant le sol. Les mulets des M’gouns sont réputés parmi les plus beaux du Maroc, ils doivent être très solides et vigoureux pour remonter où descendre le puissant oued M’goun, comme franchir les cols à 3.000 mètres l’hiver dans la neige.
Nous apercevons les premières cultures de la haute vallée d’Arg, hameau dont les maisons sont bâties petites, de pierres de grès rose.
Au premier azib, le muletier Mohmed parti devant nous a déjà préparé deux théières de thé l’une sucrée, l’autre non, il nous attend avec sa petite famille devant son azib, habitation très précaire. L’un de ses jeunes fils est parti cueillir des pommes et nous les offre. L’épouse Mohmed nous apporte un sac d’œufs.
L’accueil très chaleureux de cette petite famille est un cadeau.
Nous dévalons la colline pour atteindre le village d’Arg, maisons-azibs dispersées en bordure de l’oued, entourés de cultures en terrasses. Village habité seulement quatre mois d’été. Certains des azibs par les familles de bergers qui remontent chaque jour sur un versant de la montagne avec leurs brebis et chèvres, d’autres par des familles M’goun qui cultivent les dernières parcelles de maïs, blé, orge, plusieurs sortes de navets, pomme de terre, oignons, carottes, pommiers, amandiers, quelques grands noyers, pêchers. La sècheresse et l’exode font que certaines parcelles et quelques azibs sont abandonnés. Autrefois bergers et cultivateurs d’altitude étaient de la même famille, quelques fils s’occupaient des troupeaux, le père devenu âgé et un autre de ses fils se chargeaient des cultures, cela permettait qu’ils soient autonomes. Maintenant avec la disparition des anciens, les plus jeunes ont choisi l’un ou l’autre de ces métiers à la suite de l’héritage reçu, d’autres ont rejoint les villes pour chercher un autre travail.
Ces lieux tellement isolés sont oubliés par une partie de l’administration, très dommage pour ces familles tellement marginalisées, décalées du reste du Maroc qui progresse. Les représentants et élus locaux ne font pas toujours leurs djobs, pourtant il y a urgence.
Espérons vivement que la magnifique action entreprise par le Roi Mohamed VI pour permettre la généralisation de la protection sociale avec l’accès aux personnes les plus démunies, soit menée dans ces lieux reculés par des personnes qui prennent à cœur et avec suffisamment de conscience l’enjeu indispensable pour notre pays.
Le moyen âge est terminé au plus profond des vallées de l’Atlas depuis longtemps, il reste encore quelques poches marginalisées. Les nomades et les bergers vivent dans des conditions particulièrement difficiles. Cette petite vallée d’Arg n’a pas l’électricité, et la piste est trop accidentée pour que les minibus de transports puissent remonter l’oued, franchir le col et relier la haute vallée du M’goun. Depuis des années ces bergers et agriculteurs d’altitude demandent aux élus une piste pour accéder à leur petite vallée du bout du monde, autre qu’avec des mulets ou des ânes, leur permettant de transporter leurs cultures pour les vendre. Actuellement ces habitants (très pauvres), se cotisent pour payer eux même un « traks » (gros engin) pour tailler une piste plus directe et moins dangereuse.
Des travaux titanesques sont en cours depuis des années sur les deux versants de l’Atlas à de multiples endroits pour des pistes principales et des routes, c’est un travail fabuleux entreprit par l’administration.
L’accès est si compliqué techniquement par les passages de cols en altitude sur des terrains anciens et friables, dès que les éléments du temps de déchaînent (pluies, orages et neige), il faut ensuite des semaines pour la remise en état de ces accès, l’isolement devenant immense.
Nous retrouvons le pickup avec Kassi heureux de notre arrivée. Kassi nous a attendu durant cinq jours avec le pickup. J’ai préféré qu’il reste sur place, s’il nous manquait quelque chose d’indispensable oublié, grâce au réseau téléphonique il aurait pu réagir, également pour la sécurité. Il a été accueilli chez un habitant.
Le véhicule est chargé, adieux aux muletiers qui rentrent chez eux, aux chameliers qui rejoignent le nord de l’Atlas à Tamda où Addi est resté avec quelques-uns de nos dromadaires au campement de sa famille.
Prochainement aura lieu le retour de la transhumance avec la famille d’Addi. Un petit groupe les accompagnera à partir du 16 septembre 2023 pour traverser l’Atlas, emprunter les vires, (dont la restauration que nous venons d’effectuer sur une infime partie, (dix-sept mètres !) pour rejoindre la vallée du Dadès.
Le pickup remonte l’oued et une très étroite piste franchit un premier col, le Tizi’n Ounbat à 2.380 mètres pour descendre sur la petite vallée de Tichki où une école est en cours de finition pour ce village lui aussi du bout du monde où l’électricité est arrivée.
Le sol est bien mouillé, la pluie des orages ces derniers jours a arrosé la vallée, c’est une joie de le découvrir, le ciel est encore très chargé. Nous traversons l’oued M’goun au village d’Igherm n’Izdarn, la nuit se profile. Nous remontons la piste étroite du M’goun jusqu’à la petite route qui serpente l’Atlas et redescend jusqu’à Kella M’gouna. Nous arrivons à Ouarzazate à 1 heure du matin, bien fatigués.
REMERCIEMENTS à l’équipe, m’ayant accompagné dans cette aventure.
Chacun à travailler avec cœur de l’aube à la fin d’après-midi pendant 5 jours, transportant à la main puis avec une brouette des tonnes de pierres pour construire ce mur et taper sur un burin des heures chaque jour.
Ali, est guide à Désert et Montagne Maroc depuis une trentaine d’années. Il est venu pour m’aider à installer la main courante et s’assurer en permanence que chacune des personnes qui travaillent sur le bord de la falaise soit accrochée avec une sangle sur la main courante, porte son casque, il a aussi été très efficace de ses mains.
Mohamed, cuisinier et responsable des bivouacs, pour que nous mangions le mieux possible et s’occuper du bivouac. En réalité j’ai aussi découvert en Mohamed un vaillant maçon.
Malhém Ahmed, maçon et construction à Dar Daif, travaille avec nous depuis plus de vingt ans, il a aussi été très performant et indispensable.
Rachid, aide tous corps d’activité à Dar Daif et Désert et Montagne sur les bivouacs, a participé avec beaucoup d’énergie.
Malhém Said, électricien et sur ce projet mécanicien du moteur du groupe électrogène, très efficace et avec beaucoup d’entrain pour porter les cailloux et conduire la brouette.
Les trois chameliers Brahim, Iddir, Brahim, chacun à tour de rôle nous ont aidé avec ardeur pour toutes les tâches de transport des pierres, béton….
Deux muletiers du M’goun pour effectuer le ravitaillement complémentaire en eau et en sable.
C’était un grand plaisir de travailler avec cette équipe, chacun aidant là où il pouvait avec gaieté. Le soir il y avait encore à pétrir la pâte à pain, à cuire les galettes, préparer le repas.
Kassi le chauffeur du pickup également dans l’équipe depuis longtemps, notre meilleur chauffeur sur les pistes escarpées.
C’était aussi une expérience humaine pour tous sur ce chantier un peu acrobatique, perchés sur cette vire à 3.000 mètres, un challenge à réaliser. Plusieurs n’étaient jamais montés si haut, ni bivouaquer sur un nid d’aigle durant cinq nuits !
Comme nous l’a rappelé Ali une soirée, le prophète Mohammed à exhorter chacun dans ses possibilités à contribuer à travailler sur les chemins empruntés par les caravanes. C’est une prescription importante.
Une très belle expérience où chacun s’est impliqué au mieux. La chèvre que j’ai acheté, en fait chacun a voulu y participer à une part égale. Certains ont offerts quelques jours de leur travail.
POURQUOI ?
Plusieurs personnes m’ont demandé en privé pourquoi nous effectuons ce chantier dans ces montagnes de l’Atlas et qui le finance ?
Cette année plusieurs nomades m’ont sollicité pour les aider à refaire ce passage devenu très dangereux.
Une bergère du M’goun a glissé mortellement en avril 2023, un âne chargé de ravitaillement est également tombé dans le ravin de ces vires l’année dernière.
Doit-on attendre la disparition de ces nomades, de ces bergers et surtout d’autres accidents graves pour regretter de ne pas avoir agi ?
Simplement par conscience et par humanité, il est parfois important de s’engager directement pour faire les choses. On ne peut pas tout demander à l’État qui a tellement à faire pour le développement du pays aux conditions géographiques d’accès parfois très difficiles. Les élus sont parfois loin et absents une fois élu de ces lieux reculés et n’ont pas tous la conscience des enjeux d’urgence. Alors je pourrais aller les voir, pas sûr que cela change grand-chose.
Comme dit Pierre Rabih dans un de ses livres, racontant la légende du colibri, « Un tout petit oiseau décide de lutter contre un incendie qui ravage une immense forêt dont les animaux sont terrifiés et impuissants devant ce désastre. Son geste semble si ridicule car c’est le plus petit oiseau du monde qui va chercher quelques gouttes d’eau à chaque voyage dans une rivière pour les jeter sur le feu. Un gros oiseau agacé en voyant le colibri faire tous ces allers-retours lui dit : « Hé Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu, ton travail ne sert à rien ! » le Colibri lui répond : « Je le sais, mais je fais ma part. »
Le financement de ces travaux est entièrement de notre part Désert et Montagne Maroc et Le riad Dar Daif à Ouarzazate, simplement nous essayons de « faire notre part », avec notre cœur.
Également pour remercier les nomades de nous avoir permis de les accompagner dans leur dure vie de la Transhumance depuis trente ans. C’est un petit geste de fraternité.
Pourquoi faire ces images ?
Habituellement depuis 40 ans, j’emmène toujours avec moi un appareil photo, dernièrement une Gopro pour partager des images des lieux et traversées et des expériences que nous vivons.
Là j’ai décidé que j’allais pour une autre cause, dont le challenge était grand et que j’étais trop occupé par la sécurité et la réalisation de ce projet dans un temps court. Je n’ai amené aucun appareil.
Sur place j’ai réalisé qu’il était peut-être important de partager ce projet, qui pouvait aussi inspirer d’autres personnes à devenir le « Colibri », là où ils se trouvent. Mon téléphone a fait l’affaire !
A la fin de ce projet, toute l’équipe souhaiterait continuer à réaliser un autre projet de ce type l’année prochaine.
Nous ne pouvons pas tout financer, je peux fournir le matériel, les chameaux, les véhicules, l’expertise, mais une aide financière serait bien venue pour m’aider à payer ces malhèms, les aides, et les matériaux.
Alors c’est un petit clin d’œil pour des personnes qui souhaiteraient nous accompagner dans un chantier comme celui-ci, que nous pourrions réaliser un fois par an dans cette période un peu calme de la fin d’été ou une autre période de l’année ailleurs. Pourquoi pas continuer d’autres passages très délicats sur cette même vire. Bienvenue.






