Sur les vires de la Transhumance, un passage s’est écroulé.

J2 – Lundi 21 août 2023

Juste après L’feugeugh, il fait encore nuit car nous sommes installés dans un cirque qui cache les premières lueurs de l’aube.
Mohamed prépare les théières (une sans sucre pour les deux « amghars » (anciens) de l’équipe, une plus grande pour les plus jeunes), l’huile et le pain.
Les chameaux sont chargés en demi-charge aujourd’hui car le sentier qui s’élève dans les pentes est raide pour rejoindre le premier col puis la vire à 3.000 mètres d’altitude. 
Demain les chameliers reviendront reviendrons avec les dromadaires chercher le reste du matériel.
Le sentier suit une gorge étroite où s’écoule un petit filet d’eau que nous suivons durant une heure. Brahim et Brahim utilisent la pioche pour retirer des plaques de roches pour que le chemin soit moins glissant pour les chameaux bien chargés.
Nous nous élevons sur une croupe, les premiers rayons du soleil viennent nous effleurer, que la montagne est belle.
Nous dépassons un campement très simple habité par de nomades M’goun. Trois enfants pointent leur nez, peut-être la mère est-elle à l’intérieur ? Le père est probablement le berger que nous apercevons déjà sur les hauteurs.
Les dromadaires s’arrêtent chaque vingt mètres pour se reposer car la pente est raide. Brahim en profite pour regarder son téléphone car nous captons un fil de réseau du M’goun. Je m’arrête pour envoyer un premier post sur Facebook qui prend vingt minutes à charger et quelques Watshaap. Je rattrape la caravane qui s’élève régulièrement et je continue jusqu’au premier col à presque 3000 mètres. Quelle joie, il nous a fallu deux heures trente. Depuis le col nous rejoignons la vire que les nomades et bergers utilisent durant la Transhumance à l’aller comme au retour ainsi que tous les habitants et bergers de ces montagnes vers Boumalne et N’kob et retour à Bougmez.
Nous suivons la vire quarante minutes jusqu’à la partie du sentier écroulé. 
Brahim me fait remarquer que nous devrons aussi améliorer un virage où les pierres sont scabreuses, cela sera après la construction du passage écroulé. 
Les garçons discutent pour installer le bivouac proche d’une source, finalement nous optons pour une terrasse toute proche du lieu du chantier, suffisante en espace pour monter la petite tente nomade sur une croupe qui dépasse la vire à l’altitude de 3010 mètres, assez vers le vide pour sécuriser les éventuelles chutes de rochers où de pierres venant du haut des pentes, en cas d’orages où de passages de chèvres et de brebis. Pour l’eau nous utiliserons le mulet loué aux M’goun qui de toute façon doit amener de l’eau avec les quatre bidons et remplir la réserve que nous allons installer demain. Cela nous évite aussi trente minutes de trajet quatre fois par jour.
Brahim et Idir repartent avec les six chameaux car ils ne peuvent pas les laisser pâturer sur cette vite qui surplombe les barres rocheuses. Ils ne boivent même pas un thé et repartent aussitôt au bivouac d’hier pour demain le démonter, et amener le matériel technique restant (ferraille, madriers, brouette…). Le deuxième Brahim chamelier reste nous aider, il est jeune et en pleine forme, il les rejoindra en soirée.
Il est 11 heures 30 mn, Mohamed nous prépare une grande théière pour reprendre un peu d’énergie, la fatigue commence à se faire sentir.
Nous nous équipons des pantalons de travails et nous amenons le matériel technique sur le lieu de la vire. 
J’ai amené un grand sac de quarante kilos de matériel d’escalade, cordes, baudriers, sangles, pitons divers, mousquetons, coins, cordelettes, marteaux… 
Mes quelques années d’escalade assidue depuis l’âge de quatorze ans avec un groupe de jeunes conduits par Marc Legrand (prof de Math à la fac et guide de haute montagne et Anne son épouse enseignante et montagnarde chevronnée), m’ont donné cette base technique répétée sur des petites falaises puis dans des voies plus sérieuses.
Je remercie encore ces grands amis devenus de la famille, qui m’ont offert ce goût de l’effort, de la montagne et cette pratique en groupe de l’escalade sécurisé et du ski de montagne, dans une période ma vie qui m’a construit. Je leur dois beaucoup.
Tous ces gestes ne s’oublient pas, d’où l’importance d’un encadrement sérieux au départ, une école de vie et avec le cœur.
Nous commençons avec un perforateur Hilti à percer un premier encrage sur une dalle solide où nous fixons un boulon enfoncé de 12 centimètres. En allumant le groupe électrogène le Malhém Ahmed s’aperçoit après quinze minutes d’une grande fuite d’essence, risquant que le moteur s’enflamme. Saïd électricien, un peu mécanicien sur ces petits moteurs démonte le carburateur endommagé durant le transport. Deux tiges sont un peu tordues et de cet espace s’écoule l’essence. Saïd fabrique un joint avec un morceau de plastique découpé dans un vieux bidon et un carton épais comme joint, cela fonctionne parfaitement.
Nous perçons tous les trous l’un derrière l’autre de crainte que le moteur ne redémarre pas si nous l’arrêtons à nouveaux. 
Les deux principaux ancrages (avec trois boulons chacun) sont fixés sur la dalle au sol. Ensuite nous tendons une corde passée quatre fois, pour effectuer une main courante solide sur laquelle chaque « malhème » se fixe avec un mousqueton et une grosse sangle de deux à trois mètres réglables.
Ali doit veiller à l’utilisation parfaite du baudrier, de la sangle et des mousquetons pour chaque personne qui travaille au bord du vide. Contrôler en permanence que personne ne mette le pied sur la main courante et sur les sangles, car le calcaire s’effrite et les bords tranchants sont de véritables rasoirs sur cette corde tendue à même le sol. Nous ne pouvons pas la fixer sur le mur de la falaise car les sangles empêcheraient le passage pour le travail, et pour toutes personnes ou mulets qui emprunteraient la vire.
Mohamed nous appelle, il est quatorze heures trente, le repas de légumes et viande sont cuits. Quelques verres de thé sont appréciés.
Nous repartons finir deux points d’ancrages supplémentaires en relais, nécessaires pour éviter que cette main courante ne fasse une courbe (la corde est un peu élastique) et consolider le renvoie des charges sur d’autres points en cas de chutes.
Je mets chacun sur une tâche particulière, Ali surveille les uns et les autres pour la sécurité générale.
Cela fait plaisir d’observer que tout fonctionne parfaitement. L’équipe se connaît pour la plupart depuis vingt-cinq ans (Waw, disons un quart de siècle !) et s’entend à merveille. Il faut dire que ces grandes traversées de plusieurs mois d’un bout à l’autre du Maroc de Nador à Guergarat, une grande partie en Mauritanie ont forgé une entraide et une complicité où chacun assume sa tâche, comme une pièce importante du puzzle pour une réussite collective.
La soupe harira bien chaude est dégustée il fait encore jour. 
Saïd de sa voix limpide entame la prière du Maghreb suivie de l’Acha, les bêlements d’un troupeau qui raisonnent encore dans la falaise accompagnent cette symphonie de bienvenue à la nuit.