Jour 5
Au pays des Aït ATTA
Aujourd’hui l’Aïd El Fitr marque la fin du ramadan. Cette journée démarre traditionnellement par une grande prière collective en plein air sur un lieu dédié nommé « L’msla ». Les hommes sont habillés de leurs vêtements les plus beaux, djellabas blanches et burnous s’il fait froid, leurs plus belles babouches, les jeunes portent des casquettes et des djinns. Toutes personnes croisées se salut avec attention en se souhaitant bon Aïd. Après cette prière les hommes rejoignent leurs maisons et mangent en famille « telloueïtte », un plat de céréales où anciennement chez les nomades et les villages des hautes vallées de l’Atlas, des billes de pattes constituées de farine, long travail de préparation pour les femmes alors qu’il faisait encore nuit. Cuit dans une marmite sur un « kanoune » de braises, servit dans le grand plat « tazleft » en bois de noyer. On verse par-dessus un liquide rouge-orangé, du beurre fondu avec du piment. La famille famille réunie mange autour de ce grand plat de choix en buvant du petit lait de chèvres.
C’est un jour de fête ou l’on invite les voisins au repas de midi ou du soir.
Dans les villages traditionnellement, les peaux des tambourins étaient chauffées dans l’après-midi sur la braise, chants et danses retentissaient jusque tard dans la nuit.
Puisque cette journée est particulière, j’improvise un départ tardif en fin de matinée, les voyageurs sont très heureux de cette occasion et l’équipe ravit de rester pour la grande prière collective partagée avec les habitants du village.
L’équipe des muletiers et guides, nous partons jusqu’au pied de la mosquée où se rassemblent les hommes. Point de ralliement, derrière le F’ki (l’Imam du village), muni de son bâton de pèlerin, entame le départ pour rejoindre « l’Mslah », lieu de cette prière collective en plein air. L’assemblée des hommes présents le suive en psalmodiant quelques phrases. Après cette prière collective et invocations, l’imam effectue des recommandations à la suite du mois du Ramadan. Il appelle que ce mois sacré n’est pas que jeûner, « il faut chercher à maîtriser ses pulsions, améliorer son comportement quotidien envers ses proches, voisins et les autres personnes de la communauté. Avoir des paroles bienveillantes ». « Les bagarres sont proscrites et si l’on assiste à un tel énervement il est du devoir de chacun de rappeler la bonne conduite et de séparer les deux individus ». Alors le F’ki rappelle que le Ramadan terminé « nous devons garder ces principes le reste de l’année ».
Ensuite chacun se serre la main, et là c’est la première fois que je vois une ligne parfaite se former où chacun à son tour serre la main de l’autre de cette très longue rangée. L’occasion en public d’essayer d’enterrer les animosités de familles et personnelles (qui existent partout, ici aussi, rassurez-vous !).
Cette procession rejoint le bas du village. Des hommes du village nous invitent à les accompagner jusque sur une petite place ombragée en lisière des jardins et des premières maisons. Comme nous voyons que les hommes se pressent rejoindre leur maison, nous devinons que quelque chose de spécial se prépare. Chacun revient aussitôt avec un grand « tazleft » rempli de « tellouïète » un paquet de cuillères et une petite gamelle de beurre fondu, et les déposes sur la place ombragée du village. Chaque homme du village ira manger sa part de « télouïète » dans le plat du voisin. Un partage fraternel que je n’ai jamais vu ainsi.
Nous rejoignons Saïd qui nous à préparé un « tellouïète » pour le groupe des voyageurs. Nous sommes accueillis chaleureusement par toute la famille dans cette maison où je ne suis pas retourné depuis plus de 20 ans. Le grand salon est bien rangé, le plateau avec les verres disposés, la théière, la boîte à sucre. Nous apprécions cette première halte chez l’habitant dans une maison sur des tapis de laine colorés, des coussins pour se caler le dos.
Un des neveux nous emmène visiter l’ancien grenier fortifié datant de plus de 500 ans, dont les murs extérieurs sont encore en bon état et qui rassemblait autrefois l’ensemble de ce petit village de nomades. Malheureusement cet hiver les pluies et la neige en février ont détrempé le toit du grenier qui s’est effondré, entraînant les étages en dessous. Nous ne préférons pas rentrer à l’intérieur, l’ensemble est instable. Une page du souvenir du village d’Assaka est en train de se tourner.
Le mulet « assistance » arrive, chargé du pique-nique et des petits sacs journée accrochés, nous saluons chaleureusement cette famille très sympathique. Les fillettes nous accompagnent jusqu’à la sortie des jardins et nous offrent des roses parfumées. Marion est prise d’un malaise, nous l’allongeons, couverte d’un chèche pour lui couvrir le visage d’un peu d’ombre, la chaleur est déjà là. Son visage est très pâle, depuis deux jours elle me parle d’une douleur au ventre qu’elle assimile à peut-être à l’appendicite ? Vue l’état de grande faiblesse et de la douleur qui augmente je préfère suggérer à Marion de rejoindre Ouarzazate avec son mari. Hella médecin valide et se propose de se joindre à eux. Ichou les accompagne jusqu’à la maison que nous avons quittée il y a quinze minutes. En fait dans ce petit village isolé au cœur du Saghro se trouve une ambulance. Marion sera emmenée immédiatement par une piste en direction du nord et de Ouarzazate. Kassi joint par téléphone viendra à leur rencontre avec le 4×4, plus confortable pour supporter les secousses de la piste aux vues de son état de faiblesse. Arrivée à 15 heures à Ouarzazate, Zineb les accompagne à la clinique. L’appendicite est confirmée enflammée. Marion sera opérée une heure après, le jour de l’Aïd.
Nous reprenons notre marche en remontant cette très belle vallée plantée d’amandiers. Nous marchons dans l’oued où le parfum un peu aigre des saules de rivière que nous foulons rappelle l’odeur du térébinthe que l’on trouve sur les rivages de l’Océan.
Le parcours est vite aride, nous traversons des plaques de conglomérats aux dégradés rouges et roses. Les vallonnements se succèdent, une légère brise fraîche nous accompagne dans notre longue matinée. Sur un petit col un jeune garçon nomade nous ayant aperçu de loin, est venu en courant. Il étale sur le sol deux foulards de sa maman et quelques bandeaux utilisés pour les fêtes de mariages. Très timide, il me répond en regardant le sol, que sa maman a besoin d’argent, nous achetons généreusement les foulards.
Juste à côté se trouve un tumulus très ancien avec la particularité que les pierres utilisées pour le constituer sont énormes, et complètement noircis par le soleil, signant l’ancienneté du monument.
Nous continuons jusqu’au bivouac pour prendre le repas à l’ombre sous la tente à 14 heures. La sieste s’impose pour le groupe.
Notre bivouac est installé sur le tizi n’Tine Ouayour (ta lune) 1840 mètres, au pied du plateau du même nom, proche d’un cimetière ancien des nomades du plateau.
Le lieu est magnifique, une vue très lointaine à l’Est, nous apercevons la tête du chameau où nous irons dans deux jours, au nord la première chaîne des plissements du Saghro.
Je gravirais la montagne de Tine Ouayour 2150 mètres pour capter convenablement le réseau et avoir des nouvelles rassurantes de Marion opérée en urgence et qui vient de se réveiller, soulagement.





